#10

Dogfight, de Nancy Savoca (1991)

Dans le San Fransisco des années 60, un groupe de Marines organise une soirée « dogfight »: chacun dispose de quelques heures pour se dégoter la cavalière la plus laide possible et la faire participer à un concours dont elle ignore les règles. C’est ainsi que le jeune Eddie, à la veille de son départ pour le Vietnam, rencontre la disgracieuse et naïve Rose, passionnée de musique folk et sur le point d’embrasser ce qu’on appellera bientôt la culture hippie. Avec de telles prémices, on pouvait craindre une romance poussive, rencontre plus ou moins heureuse entre le vaudeville du Dîner de cons et le teen movie moralisateur façon Elle est trop bien. Pourtant, le film de Nancy Savoca est aux antipodes de toute forme de facilité ou de lourdeur et s’inscrit davantage dans la simplicité et la poésie de la trilogie des Before signée Richard Linklater. Avec tendresse mais sans mièvrerie, la réalisatrice filme cette parenthèse nocturne comme une bulle de douceur et de mélancolie, avant le déclenchement d’une guerre qui déchirera l’opinion américaine et à laquelle la fin du film offre une conclusion aussi simple que bouleversante. Dans les rôles principaux, Lili Taylor et le regretté River Phoenix, à l’apogée de leur carrière (Phoenix succombera à une overdose deux ans plus tard et Taylor n’aura pas tout à fait la filmographie qu’on pouvait espérer) rivalisent de charisme et de finesse, achevant de donner à ce Dogfight l’aura d’une petite perle rare.

#9

Rencontres à Elizabethtown, de Cameron Crowe (2005)

Pour cette histoire apparemment banale de rencontre amoureuse ancrée dans l’Amérique profonde, Cameron Crowe s’est offert deux des stars les plus courues de l’époque (l’insipide Orlando Bloom, alors en plein tourbillon Seigneur des anneaux, et la merveilleuse Kirsten Dunst, en pleine folie Spider-Man) pour les mettre au service d’un récit au rythme souvent laborieux et au ton parfois indécis, entre la légèreté macabre d’Harold et Maude (le film met lui aussi en scène un héros suicidaire) et l’énergie verbeuse d’un James L. Brooks. Résultat: malgré un relatif succès commercial, Rencontres à Elizabethtown fut un échec critique et public quasi unanime. Pourtant, si le film a les mêmes faiblesses de rythme et de ton que certains films de James L. Brooks (producteur régulier de Cameron Crowe dont l’influence est ici évidente, malgré son absence au générique), il en possède aussi les qualités, notamment une profonde élégance dans l’excentricité et une grande finesse dans les dialogues, parfois légèrement sur-écrits, mais toujours incroyablement justes et précis, très loin au-dessus du tout-venant de la comédie romantique. Pour quelques-uns des bijoux absolus que renferment les répliques échangées par les deux héros, et pour la liberté qui se dégage de ce feel-good movie aussi charmant que bancal – où l’on fait danser Susan Sarandon sur l’air de « Moon River », où ce qui se présente comme la fin du film ouvre en réalité sur un road trip musical de vingt minutes –, on pardonne volontiers les errances du scénario, la durée excessive de l’ensemble ou la caractérisation un peu brouillonne du personnage féminin. Rencontres à Elizabethtown est une comédie singulière, peut-être davantage existentielle que romantique, mais qui réserve de véritables trésors de finesse et de grâce, pourvu qu’on se laisse charmer.

#8

Whatever Works, de Woody Allen (2009)

Pour son 42e film, Woody Allen fait appel à Larry David, créateur de la géniale Curb Your Enthusiasm, pour incarner Boris, un new-yorkais pur jus, hypocondriaque, misanthrope et élitiste, qui accueille sous son toit une jeune fille un peu simplette et résolument optimiste, fraîchement débarquée de son Mississippi natal. Avec ce film, qui marque son retour à New York après quatre films tournés en Europe, Allen trouve ainsi l’un de ses alter ego les plus irrésistibles en la personne de Larry David, figure déjà très allenienne dans Curb et dont la forte personnalité réussit presque à nous consoler de l’absence de Woody devant la caméra. Passé relativement inaperçu, entre les succès commerciaux de Vicky Cristina Barcelona et de Minuit à Paris, Whatever Works est pourtant l’un des meilleurs exemples de la « recette » Woody Allen: un cinéma choral, où la valse des cœurs vient illustrer une vision du monde dominée par la capacité des êtres à se réinventer, une sorte de géométrie sentimentale en perpétuelle mutation, où personne ne conserve très longtemps sa position initiale. Dans ce vaudeville moderne, on savoure tout autant le couple improbable formé par les deux protagonistes que la prestation des personnages secondaires, Patricia Clarkson et Ed Begley Jr. en tête, géniaux en couple provincial métamorphosé par les mœurs new-yorkaises. « Whatever works » (« le tout, c’est que ça marche »), conclut le personnage de Boris face caméra, dans une formule qui résume à elle seule l’esprit d’une filmographie aussi cohérente que pléthorique. On l’aura compris, Whatever Works est bien loin de la comédie romantique classique. Pas de coup de foudre ni de baiser sous la pluie. Ici, l’adultère n’est souvent qu’une simple formalité et la séparation une occasion de passer à l’étape suivante. Bienvenue dans la romance à la sauce Woody Allen, désabusée mais profondément optimiste.

#7

Diamants sur canapé, de Blake Edwards (1961)

Une jeune femme au visage d’enfant, coiffée d’un chignon, vêtue d’une robe noire et d’un collier de perles, un long porte-cigarettes entre ses doigts gantés. Elle s’est appelée Sabrina pour Billy Wilder, Jo pour Stanley Donen ou encore Princesse Ann pour William Wyler, mais c’est bien sous les traits de Holly dans Breakfast at Tiffany’s (Diamants sur canapé en version française) que l’éternelle Audrey Hepburn continue de se présenter à la mémoire des cinéphiles du monde entier, pour qui elle restera l’une des héroïnes de comédies romantiques les plus marquantes de l’histoire du cinéma. Mais que reste-t-il du film lui-même, plus d’un demi-siècle après sa sortie? Au-delà d’Hepburn, royale et plus charmante que jamais, on retient d’abord la mélodie douce-amère de « Moon River » air composé par Henry Mancini et parfait écrin à la mélancolie de ce personnage d’éternelle insatisfaite. Comme une Bovary échappée de sa province, Holly évolue dans un New York de carte postale à la recherche d’un idéal hors d’atteinte, incapable de voir plus loin que la vitrine de Tiffany devant laquelle s’ouvre le film. A partir d’un personnage plus nuancé et complexe qu’il n’en a l’air, George Axelrod (scénariste de Sept ans de réflexion, qui s’inspire ici d’un roman de Truman Capote) construit un scénario un peu inégal, parfois invraisemblable, alourdi par quelques envolées burlesques et par le portrait outré (pour ne pas dire franchement raciste) d’un voisin japonais interprété par Mickey Rooney, mais auquel Blake Edwards réussit à donner un charme et une grâce qui fonctionnent toujours, malgré les faiblesses de certaines séquences. Il faut donc voir et revoir Diamants sur canapé, ne serait-ce que pour mesurer le talent d’Hepburn, au-delà du caractère iconique des images promotionnelles, ou pour apprécier l’une des plus belles scènes de baiser sous la pluie qu’ait connu le genre de la comédie romantique.

#6

Les Lumières de la ville, de Charlie Chaplin (1931)

En plein essor du cinéma parlant, Charlie Chaplin fait ses adieux au muet en offrant au public deux longs métrages sonores, mais encore non parlants. Les Lumières de la ville est le premier de ces deux films, pour lequel Chaplin composera lui-même une très belle bande originale. Étalée sur plus de deux ans, l’écriture du scénario s’inspire aussi bien de court-métrages préexistants (Charlot boxeur, Charlot et le Masque de fer) que d’idées et de projets encore inaboutis. C’est ainsi que naîtra, à l’écran, l’amitié improbable entre le vagabond Charlot et un millionnaire ivre et généreux (mais complètement amnésique une fois dégrisé), doublée d’une romance plus mélodramatique entre Charlot et une vendeuse de fleurs aveugle et désargentée. Si le film marque les premiers balbutiements du genre (il faudra attendre 1934 et New York-Miami pour que Capra réussisse la première vraie synthèse entre comédie et romance), il marque sans aucun doute l’un des sommets de la carrière de Chaplin, alternant des moments de comédie d’une efficacité imparable et un registre plus pathétique dans les scènes romantiques, qui culminent dans une séquence finale inoubliable de beauté et d’émotion pures.

#5

Quand Harry rencontre Sally, de Rob Reiner (1989)

Alors que les années 70 et 80 avaient marqué son déclin relatif, les années 90 offrent au genre de la comédie romantique un regain de vitalité, auquel le succès de Quand Harry rencontre Sally est loin d’être étranger. L’histoire est pourtant simple: une amitié qui se mue en amour, dans un New York filmé sous tous les angles et à toutes les saisons, alors que douze années s’écoulent dans la vie de Sally et Harry, rythmées par quelques ellipses et par les voix enveloppantes de Louis Armstrong, Frank Sinatra ou Ella Fitzgerald. Pas beaucoup plus audacieuse, la mise en scène de Rob Reiner, alors auréolé du succès de Stand By Me et de Princess Bride, n’est sans doute pas pour grand-chose dans une popularité aussi durable. Pour comprendre le charme qu’exerce Quand Harry rencontre Sally, c’est d’abord aux deux comédiens qu’il faut rendre hommage : Billy Crystal, formé au Saturday Night Live, campe une parfaite tête-à-claques, cynique et névrosée, alors que Meg Ryan, bientôt enfermée dans le même type de rôles, fait une irrésistible « girl next door », optimiste, ambitieuse et pleine de certitudes. L’alchimie entre les deux acteurs est pour beaucoup dans le plaisir que procure le film, mais son atout-maître (et le secret de son statut d’oeuvre culte) reste la qualité de son écriture. Inspirée par sa propre personnalité et celle de Rob Reiner, par les longues discussions préparatoires qu’ils ont échangées, mais aussi, très probablement, par l’écriture de Woody Allen (Quand Harry rencontre Sally peut être vu comme une version mainstream d’Annie Hall), Nora Ephron signe un scénario d’une efficacité redoutable, parfaitement découpé, mais surtout magistralement dialogué. Trente ans plus tard, le fameux « I’ll have what she’s having » est encore inscrit au panthéon des répliques les plus célèbres de l’histoire du cinéma et la scène de l’orgasme simulé reste gravée dans les esprits et dans la pop culture, reprise et parodiée un nombre incalculable de fois.

#4

Un jour sans fin, de Harold Ramis (1993)

Malgré un succès tout relatif au moment de sa sortie en salles, Un jour sans fin s’est peu à peu forgé une solide réputation, jusqu’à devenir l’une des comédies romantiques les plus célèbres et les plus acclamées des années 90. Le film ne brille pas par sa réalisation, assez convenue, ni par son esthétique terne de petit téléfilm de Noël (il fait d’ailleurs partie de l’immanquable tunnel de rediffusions de la période des fêtes), mais séduit d’abord par l’atmosphère chaleureuse et hivernale de la petite ville de Pennsylvanie où Phil Connors, présentateur météo et misanthrope notoire, est obligé de se rendre pour couvrir le « Jour de la marmotte », avant de se trouver coincé dans une boucle temporelle qui lui fait revivre indéfiniment les mêmes 24 heures. Comme le Conte de Noël de Dickens ou La Vie est belle de Capra, le scénario de Danny Rubin s’inscrit dans une tradition du conte fantastique sur fond de fêtes de fin d’année, modernisant le genre sans pour autant renoncer à son fond d’humanisme et de bienveillance. Bill Murray, tout en sarcasmes et fausse placidité, y est gentiment martyrisé par un scénario particulièrement habile, qui se dépêtre avec brio d’un point de départ aux allures de fausse bonne idée. Tout y est parfaitement calibré, confortable sans être trop prévisible, drôle sans lourdeur et émouvant sans mièvrerie. La romance reste, pour l’essentiel, à l’arrière-plan de la comédie et du récit d’apprentissage (le couple MacDowell/Murray n’est d’ailleurs pas le plus inoubliable de l’histoire du genre), mais c’est que la comédie romantique est ici mise au service d’une synthèse des genres les plus populaires des années 80-90, offrant au spectateur une sorte de feel-good movie ultime, et cette petite touche d’« American way of life » indispensable à tout Noël digne de ce nom.

#3

New York-Miami, de Frank Capra (1934)

Trois ans après Les Lumières de la ville de Chaplin, c’est en 1934, avec New York-Miami, que Frank Capra invente la comédie romantique moderne. Généralement étiqueté screwball comedy, le film est pourtant moins frénétique que L’Impossible Monsieur Bébé, moins verbeux que La Dame du vendredi et beaucoup plus intemporel que les comédies survoltées dont on le rapproche souvent. Avec son héroïne femme-enfant, son héros taciturne et son road trip virant à la lune de miel, New York-Miami est tout simplement le premier exemple d’une formule qui continue de faire recette près d’un siècle plus tard. Si l’écriture y est particulièrement fine, elle n’écrase jamais la vraisemblance des situations. Au contraire, les dialogues (brillants) s’y font régulièrement voler la vedette par ces petites idées apparemment inutiles et qui pourtant donnent toute leur chair aux personnages. Un cours d’auto-stop, une miette coincée entre les dents, un crachat raté… autant de petits détails banals et réalistes qui pourraient avoir été inventés au temps du muet, mais dont on se surprend au contraire à admirer la modernité. Jouissif et indémodable, New York-Miami reste un modèle du genre, très souvent imité, mais rarement égalé.

#2

Comment savoir, de James L. Brooks (2011)

Très apprécié aux Etats-Unis, où il produit notamment la série Les Simpson depuis ses tout débuts, James L. Brooks est quasiment inconnu en France, où presque aucun de ses films (Tendres passions, Broadcast News, Spanglish…) n’a véritablement trouvé d’écho. Au sein d’une filmographie particulièrement incomprise et sous-estimée, Comment savoir, dernier film d’un réalisateur qui n’en a tourné que six en 37 ans, est probablement le malentendu le plus flagrant. Promu et distribué comme une énième comédie romantique à l’américaine, avec un casting à l’avenant (Reese Witherspoon, Owen Wilson, Paul Rudd, Kathryn Hahn), le film est en réalité un petit bijou d’écriture caché derrière un premier degré apparent, et qui puise dans la screwball comedy pour en donner une version moderne et ralentie, mélancolique et surprenante, d’une profondeur psychologique inattendue. Si le scénario est un peu maladroit au démarrage – un défaut récurrent chez Brooks –, ce n’est que pour mieux nous enchanter ensuite avec des situations et des répliques toujours plus étonnantes de finesse. Le triangle amoureux qui se forme peu à peu est composé de trois personnalités dont l’excentricité, la complexité et les petits défauts font tout le sel de cette romance par ailleurs relativement dépourvue de rebondissements. Un plaisir auquel beaucoup sont restés (et resteront) hermétiques, mais qui mérite pourtant d’être réévalué de toute urgence.

#1

Rendez-vous, de Ernst Lubitsch (1940)

Plus connu sous son titre original (The Shop around the Corner), Rendez-vous est l’adaptation d’une pièce hongroise de Miklós László centrée sur les relations difficiles entre deux petits commerçants qui entretiennent une correspondance amoureuse anonyme, sans savoir qu’ils s’écrivent en fait l’un à l’autre. Bien qu’il soit réalisé par Lubitsch, le film rappelle davantage l’humanisme de Capra que l’humour distancié et ironique de To Be or Not to Be. On y retrouve d’ailleurs l’acteur fétiche de Capra (James Stewart, plus charismatique que jamais), mais aussi une atmosphère assez théâtrale, avec un décor quasi unique (une petite maroquinerie de Budapest), un nombre de personnages restreints (les employés de M. Matuschek, tous plus attachants les uns que les autres) et des dialogues ciselés, à l’humour bienveillant et très efficace. C’est peut-être la subtilité du jeu des acteurs qui explique que Rendez-vous n’ait pas pris une ride, 80 ans après sa sortie. C’est peut-être aussi le choix de ces personnages, issus d’une classe sociale populaire, inquiets de la pérennité de leur emploi, bien loin des grands bourgeois qui peuplent habituellement la comédie hollywoodienne des années 30 et 40. C’est peut-être, enfin, la beauté de la mise en scène, qui forme un véritable écrin où se déploient avec une fluidité impressionnante les joutes de l’espiègle Pepi, de l’irascible Matuschek et de l’ambitieux Ferencz Vadas. C’est sans doute, plus simplement, la qualité d’un récit dont l’efficacité et la limpidité ne se sont jamais démenties, faisant de The Shop Around the Corner un pur divertissement de Noël et une comédie romantique qu’on ne se lasse pas de voir et de revoir. C’est simple, même la bande-annonce est brillante!

Mentions spéciales

L’Impossible Monsieur Bébé, de Howard Hawks (1938)
Un cœur pris au piège,
de Preston Sturges (1941)
L’Aventure de Mme Muir,
de Joseph L. Mankiewicz (1947)
Vacances romaines, de William Wyler (1953)
Sabrina,
de Billy Wilder (1954)
Elle et lui,
de Leo McCarey (1957)
Confidences sur l’oreiller,
de Michael Gordon (1959)
La Garçonnière,
de Billy Wilder (1960)
Le Sauvage,
de Jean-Paul Rappeneau (1975)
Annie Hall
, de Woody Allen (1977)
Grease
, de Randal Kleiser (1978)
Merci d’avoir été ma femme, de Alan J. Pakula (1979)
Quatre mariages et un enterrement, de Mike Newell (1994)
Before Sunrise, de Richard Linklater (1995)
Pour le pire et pour le meilleur, de James L. Brooks (1997)
High Fidelity, de Stephen Frears (2000)
Hors de prix, de Pierre Salvadori (2006)
Il était temps, de Richard Curtis (2013)
En liberté!, de Pierre Salvadori (2018)