#10

A Serious Man, de Joel & Ethan Coen (2010)

Sorti à l’aube de la décennie 2010, A Serious Man est probablement l’un des films les plus sombres, les plus torturés et les plus personnels des frères Coen. Dans l’Amérique des années 60, Larry Gopnik, professeur de physique à l’université, voit la banalité de son quotidien se fracturer lorsque son épouse réclame le divorce et l’oblige à quitter la maison. Au fur et à mesure que les saynètes s’enchaînent et que le scénario dévoile son humour toujours plus noir, on comprend que les problèmes conjugaux ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Entre étudiants corrompus, voisines esseulées et rabbins impuissants, Larry se perd dans le dédale d’une banlieue pavillonnaire reconvertie en labyrinthe existentiel. Jamais très loin de l’angoisse sécrétée par l’univers du Procès de Kafka (et par la version que signe Orson Welles en 1962), A Serious Man est aussi une belle réussite visuelle. Joliment photographié, le film offre une reconstitution minutieuse du Minnesota des années 60, décor dans lequel les frères Coen ont eux-mêmes grandi. Surtout, deux ans seulement après le succès de No Country For Old Men, il confirme l’immense maîtrise de deux réalisateurs qui comptent parmi les plus passionnants du paysage cinématographique américain.

#9

Mother, de Bong Joon-Ho (2010)

Moins flamboyant que Parasite ou Snowpiercer, plus modeste que le chef-d’oeuvre Memories of Murder, Mother passerait presque inaperçu dans la filmographie de Bong-Joon Ho, figure de proue d’un cinéma sud-coréen qui n’en finit plus d’impressionner par sa vitalité et sa liberté de ton. Ancré dans les franges les plus précaires et les plus délaissées de la population coréenne, le film suit un personnage de mère prête à tout pour innocenter son fils, un jeune homme souffrant d’un léger déficit mental et accusé du meurtre d’une inconnue. Entre polar, film social et peinture vibrante d’un amour maternel inconditionnel, Mother est à la fois beau, haletant et bouleversant, se permettant même une envolée musicale et poétique dans une très belle scène finale. L’un des films les plus discrets et les plus classiques de son réalisateur, mais aussi l’un des plus réussis.

#8

Le Congrès, de Ari Folman (2013)

Après le succès de sa très réaliste et très autobiographique Valse avec Bachir (qui lui a valu un Oscar en 2009), Ari Folman change son fusil d’épaule et n’hésite pas à prendre des risques. Le Congrès est une fable dystopique hallucinée et hallucinante, partagée entre prises de vue réelles et animation 2D, qui étrille avec force la soif d’images et le goût pour le virtuel qui caractérise nos sociétés contemporaines. Robin Wright, dans son propre rôle d’actrice vieillissante à la gloire plus ou moins fanée (House of Cards n’est pas encore passée par là) est particulièrement émouvante et la première partie du film offre une déambulation hypnotique et mélancolique sur les ruines d’un système hollywoodien en bout de course. La suite, presque entièrement animée, est un voyage déroutant et toujours plus surréaliste dans les méandres d’un univers où chacun peut choisir de se perdre dans ses propres fantasmes et de renoncer à la réalité. On pourra reprocher à Folman de se perdre, lui aussi, dans un imaginaire trop débridé, mais le scénario offre aussi pour fil rouge une bouleversante relation mère/fils qui mérite presque à elle seule qu’on ose la rencontre avec cet OVNI cinématographique parmi les plus réjouissants de la décennie.
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#7

Toni Erdmann, de Maren Ade (2016)

Succès surprise de 2016, porté par un enthousiasme cannois qui avait fait croire un moment à une possible Palme d’Or, Toni Erdmann est sans aucun doute la contribution la plus excitante du cinéma allemand depuis bien longtemps. On pourrait d’ailleurs presque parler de film européen, puisque Toni Erdmann se déroule en Roumanie, qu’on y parle beaucoup anglais, et que la froideur entrepreneuriale qui lui sert de décor semble malheureusement de plus en plus universelle. L’extraordinaire Sandra Hüller joue Ines, une jeune femme distante et ambitieuse qui consacre le plus clair de son temps à son métier de consultante. Lorsque son père, un personnage fantasque et imprévisible, lui rend visite à Bucarest, elle voit soudain son quotidien parasité par un certain Toni Erdmann, qui la poussera dans ses derniers retranchements. Si l’excentricité qui habite le scénario peut décontenancer au premier abord, tout comme l’univers glacial où évolue Ines, l’histoire que raconte Toni Erdmann est en réalité d’une extrême simplicité, puisqu’il s’agit d’un parcours vers la rédemption. Mais précisément, la force de Maren Ade est d’avoir su offrir à cette trame très classique un emballage suffisamment déroutant et surréaliste pour que l’émotion finale nous atteigne en plein cœur, dans toute la pureté de ce qui reste inédit: quand Ines embrasse l’étrange créature velue qu’on aperçoit sur l’affiche du film, on croirait presque n’avoir jamais encore vu à l’écran un père et sa fille qui se prennent dans les bras.

#6

Comment savoir, de James L. Brooks (2011)

Très apprécié aux Etats-Unis, où il produit notamment la série Les Simpson depuis ses tout débuts, James L. Brooks est quasiment inconnu en France, où presque aucun de ses films (Tendres passions, Broadcast News, Spanglish…) n’a véritablement trouvé d’écho. Au sein d’une filmographie particulièrement incomprise et sous-estimée, Comment savoir, dernier film d’un réalisateur qui n’en a tourné que six en 37 ans, est probablement le malentendu le plus flagrant. Promu et distribué comme une énième comédie romantique à l’américaine, avec un casting à l’avenant (Reese Witherspoon, Owen Wilson, Paul Rudd, Kathryn Hahn), le film est en réalité un petit bijou d’écriture caché derrière un premier degré apparent, et qui puise dans la screwball comedy pour en donner une version moderne et ralentie, mélancolique et surprenante, d’une profondeur psychologique inattendue. Si le scénario est un peu maladroit au démarrage – un défaut récurrent chez Brooks –, ce n’est que pour mieux nous enchanter ensuite avec des situations et des répliques toujours plus irrésistibles de finesse. Le triangle amoureux qui se forme peu à peu est composé de trois personnalités dont l’excentricité, la complexité et les petits défauts font tout le sel de cette romance par ailleurs relativement dépourvue de rebondissements. Un plaisir auquel beaucoup sont restés (et resteront) hermétiques, mais qui mérite pourtant de ne pas passer une décennie de plus dans l’indifférence.

#5

Toy Story 3, de Lee Unkrich (2010)

Sorti au tournant de la décennie, le troisième volet de la saga Toy Story est peut-être plus représentatif de la créativité dont ont fait preuve les studios Pixar tout au long des années 2000 (Le Monde de Némo, Les Indestructibles, WALL-E, Là-haut) que de leur relative baisse de régime dans les années 2010, marquées par quelques suites décevantes et des pépites devenues plus rares. Néanmoins, il était impossible de ne pas faire figurer Toy Story 3 dans ce Top 10, tant il constitue à ce jour le meilleur témoignage du niveau d’excellence que les studios d’animation 3D sont désormais capables d’atteindre. Sur le plan technique, le film est tout simplement magistral, mais là où il impressionne le plus, c’est peut-être avant tout dans la maîtrise de son récit. Creusant encore un peu plus le sillon de la parodie de film d’aventures, ce troisième épisode atteint des sommets d’efficacité, sans jamais sacrifier la légèreté et l’inventivité qui constituent la marque de fabrique des meilleurs Pixar. Et si le film paraît un cran au-dessus des deux précédents, voire même de tout le catalogue Pixar, c’est que son virage mélodramatique final, aussi inattendu que redoutablement efficace, a définitivement fait entrer le cinéma d’animation dans la cour des grands. Non seulement les créateurs s’y offrent le luxe de faire pleurer des millions de spectateurs grâce à des jouets en images de synthèse, mais en plus de ça, c’est un plan fixe sur le visage immobile de Woody qui nous a arraché les plus grosses larmes, comme si le personnage était devenu tellement réel qu’il n’avait même plus besoin de bouger ou de parler pour nous émouvoir. La grande classe.

#4

The Tree of Life, de Terrence Malick (2011)

Difficile d’aborder ce Tree of Life sans avoir en tête les films ultérieurs d’un réalisateur jusque là très rare (cinq films en près de 40 ans), et qui nous a depuis abreuvés d’objets indigestes, entre lyrisme mièvre et mysticisme ras-des-pâquerettes (littéralement). Une mise à distance d’autant plus difficile que The Tree of Life accueille ces défauts, en particulier au cours d’une longue séquence assez pénible, proche de l’abstraction, censée nous donner un aperçu de la grâce et des mystères de l’univers (ou quelque chose comme ça). Même en dehors de cette demi-heure (qu’on aurait volontiers coupée au montage), le style de Malick correspond déjà à ce qui lui sera ensuite reproché comme étant des tics de mise en scène: effet grand angle permanent, mouvements incessants de la caméra, obsession pour le feuillage, l’herbe, les rayons du soleil, etc. Oui mais voilà: au cœur de ce dispositif, qui s’apprête à accoucher des œuvres les plus faibles du cinéaste, se loge encore le sens du romanesque qui caractérisait ses œuvres les plus fortes. Malick nous offre donc un magnifique récit d’initiation, au style très impressionniste, mais pas dépourvu pour autant de colonne vertébrale. Et ce fil rouge, c’est le point de vue de l’enfant, à travers lequel on découvre les choses les plus minimes ou banales (une maison, un jardin, l’amour d’une mère, la violence d’un père) comme si elles reprenaient les dimensions cosmiques et écrasantes qu’elles ont un jour revêtues pour chacun d’entre nous. Le film se situe donc à ce fragile point d’équilibre où les obsessions formelles et existentielles d’un cinéaste rencontrent un sujet (l’enfance) qui les ancre dans le réel et dans une émotion palpable et incarnée. Au-delà de tous les débats sur le style Malick et les allergies qu’il peut provoquer, la façon dont The Tree of Life réussit à nous immerger à nouveau dans ce que l’enfance peut avoir de plus terrassant et de plus bouleversant, dans ses aspects aussi bien émotionnels que sensoriels, tient presque du miracle (cinématographique, bien sûr).

#3

Melancholia, de Lars Von Trier (2011)

Sorti la même année que The Tree of Life, Melancholia offre un autre exemple, plus sombre et désespéré, de ce goût des années 2010 pour les spectacles immersifs, sensoriels et… mélancoliques. Et si ce dernier terme vous semble flou ou étranger, il est probable que le chef-d’oeuvre de Lars Von Trier vous fera le même effet. Car tout, dans Melancholia, est orienté vers ce sentiment de mélancolie qui se caractérise par les symptômes les plus divers et les plus contradictoires, ici concentrés dans le personnage de Justine. Montée de libido ou perte d’appétit, enthousiasme de jeune mariée puis dépression de femme délaissée, lassitude et curiosité… Lars Von Trier capte avec une justesse troublante les différentes facettes d’un mal-être auquel le visage si particulier de Kirsten Dunst offre un support idéal. Divisé en deux, le film suit d’abord en temps presque réel la grande réception donnée par Justine et Michael pour leur mariage, pendant laquelle la jeune femme montre les premiers symptômes d’une mystérieuse dépression. La seconde partie se concentre davantage sur Claire, la sœur de Justine, accompagnée de son mari et de son fils, qui prend désormais soin de Justine, mais doit aussi faire face au rapprochement inquiétant de la planète Melancholia. D’une beauté étrange et dérangeante, Melancholia est un objet unique, qu’on pourra trouver légèrement empesé ou hermétique, mais qui s’avère d’une puissance incroyable, notamment dans sa manière de reproduire le mélange de peur et d’attraction que peut susciter l’idée d’une possible fin du monde. Et entre calendrier maya et réchauffement climatique, on peut dire que la décennie aura été largement marquée par la peur latente d’un effondrement à venir.

#2

The Ghost Writer, de Roman Polanski (2010)

Supprimé ! Un prête-plume est embauché pour rédiger les mémoires d’un ancien Premier ministre britannique. La mission implique de se rendre sur une île battue par les vents, de prendre la relève d’un prédécesseur décédé dans des circonstances mystérieuses, de travailler à la vitesse de la lumière et de renoncer à toute communication avec le continent. Sur ces prémices, les choses ne peuvent que dégénérer… pour notre plus grand plaisir! Avec son scénario relativement classique de thriller politique, adapté d’un roman de Robert Harris, The Ghost Writer n’était pas le candidat idéal pour occuper la deuxième place de ce classement. Rien, dans les événements qui se succèdent à l’écran, ne permet vraiment d’expliquer la beauté ni le pouvoir de fascination qu’exerce le film. Car si le récit est absolument imparable, jusqu’à une fin redoutable d’efficacité, c’est surtout par sa mise en scène que The Ghost Writer se distingue. Polanski a toujours été un cinéaste d’atmosphère et celle qu’il recrée ici, en jouant habilement des décors naturels, des architectures et de discrets effets numériques, est immédiatement captivante, à la fois concrète, presque palpable, et vaguement irréelle. Suivre ce personnage sans nom dans les rouages de cette machine toujours prête à l’écraser est une expérience haletante et confortable à la fois, le genre de films qu’on regarde sous une épaisse couverture pour trembler bien au chaud. Loin des grands spectacles immersifs (ou régressifs, coucou Marvel!) qui ont marqué la décennie, The Ghost Writer est l’un des rares triomphes d’un cinéma sobre et traditionnel, qui parvient à dépasser le stade de l’anecdotique pour se hisser au rang de grand film. Et tout ça à la seule force d’une écriture, d’une mise en scène et d’un jeu d’acteurs irréprochables. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple?

#1

La Vie d’Adèle, de Abdellatif Kechiche (2013)

La Palme d’Or de Kechiche (et de ses deux actrices) sera sans doute longtemps associée aux scandales qui ont entouré son exploitation. Scène de sexe explicite et interminable, polémique autour des conditions de tournage, brouille entre le réalisateur et Léa Seydoux, le tout sur fond de crispations autour de la loi sur le mariage pour tous… Pourtant, en dehors d’une scène d’amour effectivement très longue et dont on peut se demander si elle était vraiment nécessaire, en tout cas sous cette forme, le film offre finalement peu de prises aux polémiques, tant sa beauté et sa force sautent littéralement aux yeux. Organisé en deux chapitres, de part et d’autre, précisément, de cette osmose sexuelle que prépare en quelque sorte le chapitre 1 et que déconstruit lentement le chapitre 2, La Vie d’Adèle est avant tout un magnifique film sur le désir, sur son apparition et sur sa disparition. Rarement le désir d’une adolescente aura été filmé avec autant de justesse et de beauté. Rarement, aussi, il aura été joué avec cette vérité (sidérante Adèle Exarchopoulos). Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont Kechiche parvient à transcender le réalisme pour le pousser jusqu’à une forme d’onirisme. La proximité de sa caméra, la nervosité de son montage et la précision de son écriture ne tendent pas, comme on pourrait s’y attendre, vers un quelconque « cinéma-vérité », mais au contraire vers une sorte de fable impressionniste, où le spectateur est invité à s’immerger jusqu’à s’y perdre. Car c’est aussi en cela que La Vie d’Adèle mérite cette première place de notre classement: avec cette plongée de trois heures dans une histoire d’amour filmée au plus près des personnages, Kechiche propose une oeuvre illustrant parfaitement le goût des années 2010 pour un réalisme qui transcenderait l’aspect documentaire et inviterait le spectateur à une expérience sensorielle, presque surréelle. De Melancholia à The Tree of Life, de 120 battements par minute à Take Shelter et de Gravity à Ad Astra, la décennie aura été jalonnée de grandes expériences immersives qui nous ont laissés chancelants et vaguement hébétés. Et entre toutes ces réussites qui nous ont littéralement mis à genoux, c’est sans aucun doute du magnifique La Vie d’Adèle qu’on aura mis le plus de temps à se relever.
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Mentions spéciales

Mes meilleures amies, de Paul Feig (2011)
Tabou, de Miguel Gomes (2012)
Les Enfants loups, de Mamoru Hosoda (2012)
Gravity, de Alfonso Cuarón (2013)
La Vénus à la fourrure, de Roman Polanski (2013)
Blue Jasmine, de Woody Allen (2013)
Whiplash, de Damien Chazelle (2014)
Mad Max: Fury Road, de George Miller (2015)
120 battements par minutes, de Robin Campillo (2016)
Your Name, de Makoto Shinkai (2016)
Mademoiselle, de Park Chan-wook (2016)
Premier contact, de Denis Villeneuve (2016)
La La Land, de Damien Chazelle (2017)
Coco, de Lee Unkrich et Adrian Molina (2017)
Get Out, de Jordan Peele (2017)
Parasite, de Bong Joon-ho (2019)