Under The Silver Lake (2018)

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  • Riley Keough dans le film Under The Silver Lake de David Robert Mitchell sorti au cinéma en 2018

JEU DE PISTE

par Hugo MATTIAS

On a souvent pour réflexe d’accueillir l’œuvre d’un nouveau cinéaste (surtout quand elle a une certaine envergure) par un jeu de comparaisons avec les modèles qui semblent l’avoir inspiré. Si la démarche est toujours réductrice, il faut avouer que David Robert Mitchell, dont Under The Silver Lake est le troisième long-métrage, tend le bâton pour se faire battre. Après avoir largement emprunté à John Carpenter dans le film précédent (It Follows), il livre ici une œuvre hyper-référencée où défilent jusqu’à l’écœurement les clins d’œil les plus hétéroclites.

Dans Under The Silver Lake, tout est affaire de signes et d’indices. Dès le début, Sam, un « jeune homme » de 33 ans (l’âge du Christ en croix), regarde sa voisine nourrir une flopée d’oiseaux en exhibant ses seins nus. Le son d’un perroquet accompagne la scène, mais on ignorera jusqu’au bout ce que l’animal répète, malgré les efforts des protagonistes pour déchiffrer le sens de ses cris. C’est donc d’emblée à un exercice de décodage que nous invite Mitchell et le jeu de pistes qu’il nous propose encourage à parler de son film dans les mêmes termes, c’est-à-dire en suivant les indices et les pistes qui éclosent à tout instant sous nos yeux.

On peut ainsi retenir trois noms, dont l’ombre plane avec insistance sur Under The Silver Lake et qui ont fortement contribué à ancrer Los Angeles comme un territoire cauchemardesque et vertigineux dans l’imaginaire culturel américain, bien avant que Mitchell ne reprenne cette tradition à son compte. Le premier de ces noms n’est pas celui d’un cinéaste, mais d’un écrivain, resté célèbre pour sa peinture violente et désenchantée d’une jeunesse dorée dans des romans devenus cultes tels que Moins que zéro ou Glamorama. La simple lecture du synopsis d’Under The Silver Lake suffit en effet à réveiller les fantômes de l’œuvre fiévreuse de Bret Easton Ellis.

La première image du film est d’ailleurs une sorte de quintessence de ce qui caractérise l’univers de l’écrivain : une référence à la pop culture (une employée nettoie une vitre en arborant un t-shirt à l’effigie de Jim Morrison), une menace sourde et mystérieuse (sur la vitre, on peut lire à l’envers : « beware the dog killer », « attention au tueur de chiens »), une jeunesse branchée qui fait la queue à l’intérieur d’un café et, au milieu de l’effervescence, un héros mal en point, dont les lunettes noires cachent une fatigue qu’on devine plus morale que physique. Le reste du film ne fait que reprendre et délayer cette recette en creusant le sillon de l’inadéquation entre l’individu et un monde surchargé de symboles et d’écueils.

Mais ce qui permet de considérer Ellis comme une figure tutélaire d’Under The Silver Lake, c’est surtout la foule de références qui viennent s’inviter dans le film de Mitchell, rappelant les énumérations de marques ou les titres de chansons qui saturent tous les romans de l’écrivain. Ici, Mitchell s’amuse d’abord à inviter le classicisme hollywoodien sous la forme d’extraits de films qui apparaissent ici et là, au détour d’une scène, par des références à James Dean et à La Fureur de vivre, mais surtout à travers le personnage de Sarah, la jolie blonde qui disparaît mystérieusement et lance Sam dans une quête désespérée de la vérité. Dès sa première apparition, la jeune femme est vue à travers des jumelles, comme un personnage de Fenêtre sur cour. Plus tard, sa passion pour le film Comment épouser un millionnaire la rapproche de Marilyn Monroe, jusqu’à une scène de rêve qui la voit sortir d’une piscine maquillée comme Marilyn dans l’inachevé Something’s Got To Give, prenant les mêmes poses que la célèbre icône et prononçant les mêmes répliques.

Comme le film de Cukor, Sarah est d’ailleurs un personnage inachevé, qui disparaît avant d’avoir réellement existé et paraît symboliser, sous la caméra de Mitchell, l’innocence perdue d’un âge d’or cinématographique où l’on pouvait encore raconter l’histoire d’un jeune homme rencontrant une belle inconnue, sans y mêler un serial killer et de mystérieuses disparitions. En contrepoint de cette période idyllique, Mitchell convoque l’inanité et la froideur de la pop culture, qui sert de fil rouge au cauchemar éveillé de Sam. On aperçoit ainsi pêle-mêle Playboy, Spiderman (clin d’œil au rôle tenu par Andrew Garfield dans les films de Marc Webb), Mario Bros, McDonald’s, Kurt Cobain, mais aussi des clins d’œil à Phantom of the paradise ou Rosemary’s Baby. On a à peine le temps de reconnaître un double de Laura Palmer en jupe écossaise sur une photo de magazine que la référence suivante vient l’éclipser sur un rythme toujours plus effréné.

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Pourtant, Under The Silver Lake ne se contente pas d’embrasser la tendance actuelle à la récupération régressive d’icônes vintage, mais prétend aussi analyser l’angoisse existentielle de toute une génération. En ce sens, la menace qui gronde toujours autour du personnage de Sam emprunte non seulement à Bret Easton Ellis (Sam entre dans un bar nommé « Le Purgatoire », comme les étudiants des Lois de l’attraction allaient s’amuser aux soirées « Fin du monde »), mais aussi à l’univers inquiétant de David Lynch.

Quand Sam se lance à la recherche de Sarah, il devient en quelque sorte un décodeur des signes les plus ordinaires, lesquels deviennent aussitôt une menace. Or ici, comme dans Blue Velvet ou Sailor et Lula, la menace est protéiforme, confinant parfois au comique (un putois, un inconnu affublé d’un bandeau de pirate), mais pouvant aussi aller jusqu’à l’horreur (un corps mutilé, un crâne explosé). Quels que soient leurs visages, la violence et la peur empruntent très nettement à l’imaginaire lynchien, qu’il s’agisse des sans-abris couverts de suie de Mulholland Drive et Twin Peaks ou de la vidéosurveillance de Lost Highway. Le point de départ d’Under The Lake est d’ailleurs en lui-même une façon de revisiter l’éternel mystère de la mort de Laura Palmer, qui avait elle aussi, trente ans plus tôt, lancé un jeune homme dans un jeu de pistes infernal et sans fin.

En choisissant un héros qui affiche des tendances complotistes et expose à sa petite amie des théories proche de celle des Illuminati, David Robert Mitchell identifie avec acuité ce que cette abondance de symboles liés à la pop culture peut produire sur un individu fragile, lorsqu’on l’associe au sentiment d’une menace diffuse et constante. Dans le film, à travers les yeux de Sam, le spectateur est invité dans un monde où les symboles sont saturés de sens, jusqu’à produire une versatilité totale des êtres et des choses. Ainsi, une jeune actrice peut se muer en call-girl, une boîte de céréales et un magazine de jeux vidéo devenir la clef de lecture d’un secret capital, un panneau d’affichage sur un terrain de baseball permettre de décoder le sens caché des paroles d’une chanson, Dieu apparaître comme un compositeur de tubes, son fils comme un chanteur de rock, le roi comme un sans-abri et les puissants de ce monde se rêver en pharaons modernes, enfermés dans des bunkers décorés comme des maisons témoins.

On le comprend vite, Under The Silver Lake ne se donne pas tout à fait au spectateur comme un film de Lynch ou un roman de Bret Easton Ellis. Mitchell n’a visiblement pas l’intention de stimuler notre volonté de comprendre, mais plutôt de pousser la machine à produire du sens jusqu’au surrégime, avec pour horizon un délire interprétatif qui témoigne d’un goût pour l’excès et l’absurde auquel It Follows ne nous avait pas préparés. Cette absurdité est sans doute ce qui permet d’opérer le troisième et dernier rapprochement, entre le film de David Robert Mitchell et l’univers d’un autre artiste important (bien qu’un peu plus mineur et confidentiel), à savoir Gregg Araki.

Comme chez ce cinéaste, à qui l’on doit The Doom Generation, Mysterious Skin ou encore White Bird, rien n’est jamais tout à fait pris au sérieux dans Under The Silver Lake. Même la prétention apparente du film générationnel, censé capter le mal-être ambiant, est désamorcée par la scène du face-à-face entre Sam et le personnage du compositeur, qui lui explique être à l’origine de tous les tubes de son adolescence, ainsi que de ceux qu’écoutaient ses parents, ses grands-parents, etc. Il n’y a, en quelque sorte, qu’une seule et même génération, condamnée à accepter les distractions que veulent bien lui accorder les puissants de ce monde. Dans l’imaginaire déployé par Mitchell, les pères tuent les fils, qui doivent finalement se résoudre à regarder en boucle les vieux films en noir et blanc enregistrés par leurs mères sur un magnétoscope, ou à se réveiller avec un vieux numéro de Spiderman collé à la main.

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Comme chez Araki, l’absurde est ici poussé jusqu’à une certaine mélancolie. Les aventures délirantes d’Anna Faris dans Smiley Face n’étaient pas dénuées d’une certaine tristesse sous-jacente, tout comme celles que traverse Andrew Garfield dans Under The Silver Lake. Garfield parage d’ailleurs avec Faris le même visage halluciné, la même souplesse dans le jeu corporel et la même capacité à sans cesse plier sans rompre face aux coups assénés par un scénario joyeusement sadique. C’est bien cette mélancolie qui, en dernier ressort, caractérise le personnage de Sam, dont on devine finalement que l’errance et le mal-être sont le résultat d’une rupture amoureuse difficile. Avec cette piste sentimentale, Mitchell trouve in extremis un combustible bien plus efficace que le feu d’artifice surréaliste auquel il s’adonne pendant plus de deux heures.

Car, contrairement aux trois modèles mentionnés plus haut, Under The Silver Lake peine à faire exister un idéal en contrepoint du cauchemar qu’il propose. On a du mal à croire au début d’idylle censé s’être noué entre Sam et Sarah et expliquer la quête forcenée du jeune homme. Pour cette raison, des moments aussi anodins que la discussion avec l’ex-petite amie, l’explication de la présence des biscuits pour chien dans la poche de Sam ou de son obsession pour un panneau publicitaire géant, sont autant de façons de raccrocher (tardivement) l’enchaînement de séquences toutes plus absurdes les unes que les autres à une certaine forme d’émotion. En suggérant in fine que toute cette dépense d’énergie n’était qu’une manière d’exprimer la difficulté à faire le deuil d’une relation amoureuse, le réalisateur donne à son film la direction et le sens qui, malheureusement, lui font parfois défaut au cours du visionnage.

Que reste-t-il donc, en définitive, d’Under The Silver Lake, une fois le jeu de pistes terminé et le film livré à lui-même et aux comparaisons avec ses modèles ? Force est de constater que, malgré la virtuosité de Mitchell, ce troisième long-métrage n’est pas tout à fait à la hauteur de ses ambitions. Pour commencer, contrairement à Ellis, Lynch ou Araki, il échoue en partie à capter l’air du temps. Quoi de différent entre la jeunesse de Moins que zéro et celle d’Under The Silver Lake ? Pas grand-chose, serait-on tenté de conclure. Et pourtant, la scène du drone lancé à travers la ville pour espionner de belles inconnues suffit à démontrer le contraire. Or la technologie, à l’exception de cette très belle scène, semble étrangement absente du film de Mitchell, affaiblissant le portrait qu’il fait par ailleurs de notre présent et dans lequel il identifie avec finesse des caractéristiques telles que l’esprit de complot ou le goût pour le vintage.

Autre limite du film, qui le place encore une fois en dessous de ses modèles : un manque de vision, au sens pictural du terme. Certes, le réalisateur maîtrise parfaitement l’esthétique de son film, mais le relatif formalisme de It Follows pouvait laisser espérer une créativité plus décomplexée dans l’exploration de cette version fantasmée de Los Angeles. Finalement, la plus belle idée visuelle du film est sans doute la scène de la baignade nocturne avec la jeune fille brune, qui apparait sur l’affiche d’Under The Silver Lake. Alors que le corps inanimé du personnage sombre dans l’eau, il reproduit à l’identique la photographie de couverture d’un numéro de Playboy, dont Sam expliquait, plus tôt dans le film, que c’était la première image sur laquelle il s’était masturbé. Ici, le jeu de pistes s’opère à l’intérieur même du récit, par un jeu de références internes qui fait exister avec une profondeur soudaine et inattendue l’univers mental et émotionnel du personnage. C’est peut-être ce qui manque encore au cinéma de David Robert Mitchell pour atteindre la puissance dont on le sent plus que jamais capable : exister pour lui-même, dans un rapport direct à son imaginaire et à ses personnages, plutôt que dans une constante confrontation à des figures tutélaires envahissantes. Autrement dit : tuer le(s) père(s), oublier ses premières amours et trouver sa place. Une leçon somme toute banale, qu’apprend à ses dépens le personnage de Sam lui-même et dont Under The Silver Lake constitue, à défaut d’autre chose, une démonstration magistrale.

2018-08-24T17:27:50+00:00

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