UN DIVAN À TUNIS, de Manele Labidi

Tunisie, France | 2020

Réalisation: Manele Labidi
Scénario: Manele Labidi
Décors : Mila Preli, Raouf Helioui
Costumes : Hyat Luszpinski
Photographie: Laurent Brunet
Son : Olivier Dandré, Jérôme Gonthier, Rym Debbrarh-Mounir, Samuel Aïchoun
Montage: Yorgos Lamprinos
Musique : Flemming Nordkrog
Interprétation: Golshifteh Farahani, Majd Mastoura, Aïcha Ben Miled, Fériel Chamari, Hichem Yacoubi, Ramla Ayari
Genre: Comédie
Durée
: 1h28
Sortie française: 12 février 2020

UNE RÉVOLUTION PEUT EN CACHER UNE AUTRE
par MATHIAS H.

Quand on demande à Golshifteh Farahani comment elle est entrée en contact avec la culture tunisienne pour se préparer au rôle de Selma dans Un divan à Tunis, elle explique avoir été surtout frappée par la manière dont la population tout entière s’offrait d’emblée au regard comme une formidable galerie de personnages. Et en effet, le premier long-métrage de Manele Labidi déborde de personnages tous plus pittoresques les uns les autres, de l’adolescente se servant du voile pour cacher une mauvaise imitation de la coupe de Rihanna au boulanger s’inquiétant de voir arriver Poutine dans des rêves érotiques jusque là dominés par les dictateurs arabes, en passant par une employée de bureau qui s’improvise vendeuse de prêt-à-porter.

Au milieu de cette peinture d’une société tunisienne en plein bouillonnement post-révolution, on suit le parcours de Selma, une jeune psychanalyste franco-tunisienne qui a choisi de retourner dans son pays d’origine pour y ouvrir un cabinet. Manele Labidi, elle-même fille d’émigrés tunisiens, s’invente ainsi un double de fiction et on voit bien comment le cadre psychanalytique à l’intérieur duquel travaille Selma, fondé sur une distance déontologique, sur le respect et sur l’écoute, sert en même temps à la réalisatrice de pacte cinématographique, lui permettant de rire avec bienveillance et tendresse des excentricités de ses personnages, sans pour autant les infantiliser ou les juger. En s’asseyant sur le divan du titre, la société tunisienne entre dans le champ et défile sous nos yeux dans ses habits les plus colorés, sans que jamais la caricature comique ne vire au mépris.

Malgré ses quelques maladresses (une ébauche de romance légèrement téléphonée, une certaine fadeur dans l’écriture des quelques scènes plus dramatiques), Un divan à Tunis s’avère rapidement d’une efficacité et d’une vitalité comiques redoutables. Si la réalisation reste sage, Labidi fait preuve d’un sens du cadre et du champ-contrechamp imparable, jouant avec bonheur du contraste entre le jeu très nonchalant de Farahani et les envolées burlesques qui se succèdent devant ses yeux. Un contraste redoublé par le décalage entre un cadre psychanalytique foncièrement occidental et des patients qui se l’approprient sans réserve, jusqu’à assimiler Freud (dont le portrait est suspendu sur un mur du cabinet) aux « barbus » qui sont « de plus en plus à la mode » en Tunisie.

Un divan à Tunis rappelle parfois, dans un registre plus modeste et réaliste, le ton et le mouvement de Bagdad Café, où une touriste allemande s’installait dans un motel poussiéreux, en plein désert américain, pour se trouver confrontée à une culture et à un milieu social qui n’étaient pas les siens. Comme Selma, Jasmine arrivait en spectatrice sur un terrain qu’elle connaissait relativement mal et espérait y changer les choses pour le meilleur. Rapidement, dans le film de Percy Adlon, le rapport s’inversait et c’est Jasmine elle-même qui se trouvait changée, devenue à son tour l’objet du regard et transformée en Vénus surréaliste par le pinceau d’un Jack Palance enamouré. Le scénario d’Un divan à Tunis emprunte le même chemin et passe lui aussi du portrait d’une société, observée à travers les yeux d’une étrangère, au portrait de cette même étrangère, scrutée à son tour par une société qui la fera changer bien davantage qu’elle ne le pensait.

Cette inversion du rapport entre patient et thérapeute intervient assez tard dans le film, initiée par le document officiel que la police réclame à Selma et dont elle ne dispose pas. Une manière de rappeler que la Tunisie, malgré la corruption ou le chaos apparent, demeure un Etat de droit soumis à des règles communes. Une manière, aussi, de ramener le personnage de Selma aux réalités d’un pays qu’elle avait jusque là voulu regarder depuis l’observatoire de son cabinet, opportunément situé en hauteur, sur le toit d’un immeuble.

Progressivement, Labidi fait sortir son film de cet espace relativement clos pour l’ancrer dans des paysages et des lumières plus variés. Le premier film de la réalisatrice, un court-métrage intitulé Une chambre à moi, racontait la manière dont un écrivain faisait des toilettes de son studio un espace de création pour se couper de sa famille et trouver le calme. Ici, le mouvement est inverse et Selma, au contraire, quitte (bien malgré elle) le confort de son cabinet pour s’ouvrir sur l’extérieur. L’une des plus belles scènes du film est celle de la panne de moteur, en plein désert et sous un beau coucher de soleil, avec une adolescente voilée qui danse sur la route, le casque vissé aux oreilles (réminiscence, là encore, de certaines images de Bagdad Café). Une scène dans laquelle la réalisatrice se laisse discrètement aller à un réalisme magique du plus bel effet, lorsqu’un mystérieux sosie de Freud, barbe blanche et cigare à la main, arrive de nulle part pour se pencher au-dessus du moteur de Selma et chercher la cause du problème. Plus tard, dans la voiture de cet étrange personnage, Selma se confie, évoque les raisons de son retour en Tunisie et verse quelques larmes, devenue à son tour une patiente comme une autre.

Dans Un divan à Tunis, tout se passe comme si le personnage de Selma prenait de plein fouet une société saisie dans le trop-plein de sa vitalité, de ses lourdeurs et de ses fragilités. Une sorte de cure par de réalité qui se traduit notamment à l’écran par la délocalisation du cabinet de Selma dans un camion reconverti pour l’occasion, comme si la foule tunisienne déferlait littéralement sur la jeune femme et l’obligeait à se déplacer sans cesse pour reconsidérer ce qui l’entoure depuis un point de vue nouveau, toujours plus près de la rue et de ses réalités. Le film se laisse déplacer, lui aussi, échappant au simple dispositif consistant à radiographier la Tunisie contemporaine en la faisant défiler dans le cabinet d’une parisienne un peu naïve, pour raconter plutôt une double révolution : celle d’un pays en pleine reconfiguration et celle d’une jeune femme qui apprend à aimer ce pays tel qu’il est. Et si la jolie scène finale sur la plage, en embrassant à la fois le désarroi d’un policier en mal d’autorité et le regard rêveur de Selma face à un bonheur qui reste à inventer, clôt le film sur une note d’espoir et d’apaisement, elle suggère aussi que l’apprentissage, pour les uns comme pour les autres, ne fait que commencer.