APRÈS L’AMOUR

par MATHIAS H.

La première scène de Théo & Hugo offre une immersion sans filtre ni fausse pudeur dans le sous-sol d’un sex-club gay parisien. Vingt minutes d’étreintes anonymes au milieu desquelles Théo et Hugo se rencontrent et se laissent attirer par un désir presque surnaturel. Cette plongée au cœur d’une orgie nimbée de rouge et de bleu restera ce que le film propose de plus intéressant, à la fois par la radicalité de la représentation et par le point de vue incongru, étrangement romantique, qu’adopte la mise en scène.

Que reste-t-il, ensuite, du désir qui donne son intensité première au film ? Une fois la porte du sex-club refermée, le spectateur est invité à suivre (en temps réel) les déambulations plus ou moins mouvementées de Théo et Hugo. La mise en scène hésite alors entre l’onirisme de la nuit parisienne, des rues désertées et des lueurs blafardes, et le réalisme des kebabs, des sonneries de Vélib’ et des écrans de smartphones.

C’est dans ce mélange plutôt réussi que réside le charme du film, faisant de Théo & Hugo un cadre séduisant à l’intérieur duquel le tableau de la ville elle-même n’est malheureusement qu’esquissé. De brefs portraits de noctambules ponctuent le scénario (le voisin ronchon des urgences, le restaurateur syrien, l’inconnue du métro), mais restent anecdotiques. De ces quelques manifestations de l’altérité, le personnage de Hugo ne retiendra d’ailleurs que ce constat, aussi sympathique que superficiel : « la nuit appartient aux femmes et aux pédés ».

Pour le reste, Théo & Hugo se replie obstinément sur la trajectoire de ses deux protagonistes et se limite bien souvent à un tête-à-tête plombé par les répétitions, les faux départs, les disputes et les grandes déclarations. A vouloir ainsi faire tenir en une heure et demie l’histoire d’amour tout entière, Ducastel et Martineau conçoivent des scènes qui frisent parfois la parodie. Les dialogues, franchement pénibles, entre lourdeur explicative et poésie mal dosée, renforcent cette impression. Le personnage de Hugo enchaîne ainsi les répliques improbables, comme dans une scène finale rejouant l’ouverture du Mépris avec un premier degré qui laisse songeur (« J’aime tes couilles. Elles sont douces. Je les embrasse. »).

Seule la question du SIDA, omniprésente, permet au film de ne pas se perdre dans un romantisme trop naïf. Traité avec réalisme, le sujet transforme une bonne partie de Théo & Hugo en une sorte de docu-fiction aux indéniables vertus pédagogiques, mais le renvoie aussi à une tradition déjà bien longue de la représentation du désir homosexuel comme indissociablement lié à la menace de la maladie.

Des trois films d’amour homosexuel sortis ce mois-ci (Mekong stories de Phan Dang Di, Quand on a 17 ans d’André Téchiné et le film de Ducastel et Martineau), aucun ne renouvelle véritablement la façon dont est traditionnellement représenté l’amour gay au cinéma. Mais c’est sans doute Théo & Hugo qui, passée sa scène initiale, apparaît le plus daté, avec son personnage de provincial monté à Paris, ses histoires d’aires d’autoroute et, en arrière-plan, le virus du SIDA, malheureusement devenu un poncif du genre.

Ces dernières années, deux autres films, La Vie d’Adèle et L’Inconnu du lac (et, dans une moindre mesure, Eastern boys), ont pourtant redistribué les cartes du cinéma LGBT en faisant du réalisme une fausse piste, largementé balayée par la magie du désir qui en faisait de véritables contes amoureux. Même le film d’Alain Guiraudie, avec son décor très circonscrit et sa représentation frontale des pratiques sexuelles de ses personnages, finissait par ressembler davantage à une fable mythologique et poétique qu’à un simple film de niche.

Théo & Hugo échoue donc à faire vivre cette idylle au sentimentalisme embarrassant, qui commence dans l’incandescence des pulsions sexuelles et se termine sur des promesses lyriques d’éternité. A contre-courant de sa volonté affichée d’élargir la perspective (notamment par une discrète allusion finale au mythe d’Orphée), la part de réussite du film est peut-être à chercher dans ce qu’il a de plus concret et limité. C’est dans ses trop rares moments de silence qu’il convainc le plus, lorsqu’il s’attache à rendre sensible une certaine tristesse post-coïtale, ce cocktail vélib-kebab-premier-métro, comme une longue douche froide après l’amour.