THE SOCIAL NETWORK, de David Fincher

Etats-Unis | 2010

Réalisation: David Fincher
Scénario: Aaron Sorkin d’après le livre The Accidental Billionaires de Ben Mezrich
Décors: Donald Graham Burt
Photographie: Jeff Cronenweth
Montage: Kirk Baxter et Angus Wall
Musique: Trent Reznor et Atticus Ross
Interprétation: Jesse Eisenberg, Andrew Garfield, Justin Timberlake, Joseph Mazzello, Armie Hammer, Josh Pence, Max Minghella, Rooney Mara
Genre: Drame, Biopic
Durée
: 2h
Sortie française: 13 octobre 2010

Entrer dans l’histoire
par Mathias H.

Pour une grande part, The Social Network fonctionne comme un exercice de style : comment faire d’une histoire de codes informatiques et de gros sous la matière première d’un long métrage hollywoodien ? Comment insuffler un peu de romanesque à ce qui paraît pourtant résolument abscons et prosaïque par nature ? Pour transformer les premiers pas du plus célèbre des réseaux sociaux en un récit digne du grand écran, les talents conjugués du réalisateur de Zodiac et du scénariste d’À la Maison-Blanche n’étaient sans doute pas de trop.

Comme il le fera cinq ans plus tard pour Steve Jobs, Sorkin répond au défi de la « success story geek » en livrant un scénario construit sur une science très précise du découpage. Le squelette de The Social Network s’articule ainsi autour d’une série de flash-forwards qui interrompent régulièrement le récit et y superposent les procès qui ont opposé le créateur de Facebook à Eduardo Saverin et aux frères Winklevoss, respectivement meilleur ami et condisciples de Zuckerberg à Harvard.

Par cette mise en tension de différentes temporalités, Sorkin exacerbe ce qui fait l’intérêt de The Social Network : le traitement de la success story sous l’angle des rapports humains entre de jeunes adultes à peine sortis de l’adolescence. Leur manière de vivre l’amitié, la trahison, le désir ou la jalousie sont au cœur d’un scénario qui fait la part belle à l’irrationnel dans les motivations des différents personnages. L’idée de Facebook est d’ailleurs présentée comme la conséquence plus ou moins directe d’une rupture amoureuse, alors que les fonctionnalités qui apparaissent peu à peu sur le site sont toutes inspirées par des conversations banales entre ces étudiants aussi brillants qu’immatures.

Le talent de David Fincher repose en grande partie sur sa capacité à sublimer ce type de scénarios, bâtis sur une tension entre grande et petite histoire, entre point de vue omniscient et subjectivité. S’il a réalisé ses plus mauvais films en misant tout sur le subjectif (le nihilisme de Fight Club) ou au contraire sur l’omniscience (la caméra folle de Panic Room), il n’est jamais aussi convaincant que lorsqu’il se tient à mi-chemin entre ces deux extrêmes. Le plan sur la fenêtre d’une chambre d’étudiant où vient s’inscrire le code à l’origine de Facebook illustre parfaitement cette esthétique particulière qui fait circuler l’intime dans le collectif, et vice versa. Rien de surprenant, donc, à voir le réalisateur s’emparer de cette histoire de réseau social dans laquelle le rapport entre espace privé et espace public joue un rôle capital.

Du personnage de Zuckerberg, pour qui la propriété intellectuelle ou le devoir d’amitié semblent constituer des notions assez vagues, émane pourtant quelque chose de profondément anti-romanesque, une vision nivellatrice du monde contraire à la notion même de drame. Zuckerberg, dans The Social Network, apparaît comme l’archétype du antihéros, socialement inadapté, toujours recroquevillé sur lui-même, murmurant sa pensée ou débitant à toute vitesse des monologues dépourvus d’affect. Mais c’est précisément en soulignant cette vitesse que Fincher insuffle au personnage et au film une énergie romanesque. Associé aux fameux dialogues en rafale d’Aaron Sorkin, le débit-mitraillette de Jesse Eisenberg offre une impression de rapidité permanente qui constitue un formidable antidote à la futilité relative de cette histoire dont Fincher s’amusait à résumer ainsi l’enjeu : « à quel degré un certain nombre de personnages s’enrichissent ».

Cette vitesse met Zuckerberg en situation de devancer tous les autres personnages du film, y compris celui du « gourou geek » Sean Parker, mais elle le place surtout en situation de devancer le film lui-même. Tout se passe comme si The Social Network restait à la marge de la véritable histoire de Mark Zuckerberg, du véritable récit de la naissance de Facebook et d’un personnage à la pensée trop rapide pour être saisie, sinon par intermittences. L’histoire concrète du réseau social semble ainsi occuper à la fois le centre et la périphérie du film, définissant ses contours pour les dépasser aussitôt.

La façon dont on entre et dont on sort de The Social Network est caractéristique de ce paradoxe. La première scène, qui nous montre la dispute supposée avoir donné lieu à la naissance du réseau social, subordonne d’emblée la success story informatique à une trame romantique. Pourtant, quand les derniers plans montrent Zuckerberg actualisant la page Facebook d’Erica, c’est la jeune femme elle-même, et avec elle tout l’arrière-plan sentimental du film, qui semblent pris dans la toile du réseau social.

A l’intérieur du film, le succès de Facebook vient ainsi balayer tout le reste en l’englobant dans le cercle toujours plus large de ses adeptes. Tout paraît alors se miniaturiser à mesure que l’idée de Zuckerberg révèle son plein potentiel. Les procès eux-mêmes finissent par ne plus présenter qu’un intérêt dramatique limité, simple contrepoint au service d’une architecture équilibrée du récit. La totale futilité et l’immense réussite de Facebook agissent sur The Social Network comme des forces nivellatrices, égalisant les enjeux du récit et laissant derrières elles un parfum d’à-quoi-bon que les qualités de Sorkin et de Fincher ne parviennent à dissiper que partiellement.

On sort donc à la fois charmé et frustré de The Social Network. Le film reste un paradoxe, partagé entre une indéniable science du récit et la résignation à sa propre absence de matière, soulignée par le choix d’une vitesse qui annule toute nécessité de raconter une histoire jusqu’au bout. Quand les cartons égrènent finalement les destins des différents protagonistes, ramenant les enjeux des procès et l’avenir de Zuckerberg à de simples statistiques et sommes d’argent, tout se passe comme si le film n’avait pas eu lieu. Pendant qu’on s’installait confortablement dans cette success story à l’américaine, son héros, lui, était déjà entré dans l’histoire, une autre histoire.