Terrain d’entente (2005)

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  • Jimmy Fallon et Drew Barrymore dans le film TerTerrain d'entente (Fever Pitch) de Bobby et Peter Farrelly sorti au cinéma en 2005

L’ART DÉLICAT DU COMPROMIS

par Hugo MATTIAS

Pour un film des frères FarrellyTerrain d’entente joue clairement la carte de la sobriété. C’est d’ailleurs à la fois sa qualité et sa limite. Adapté d’un roman de Nick Hornby (déjà porté à l’écran avec High fidelity et Pour un garçon, prochainement avec Juliet, Naked), le film est bien une comédie romantique, et non l’une de ces pures comédies régressives auxquelles les Farrelly nous avaient habitués. La part la plus bouffonne du scénario est ici canalisée et presque strictement limitée au personnage de Ben, jeune professeur qui se transforme chaque année, pendant la saison de base-ball, en une groupie irrationnelle et totalement obsédée par son équipe favorite, les Red Sox.

La filiation avec le reste de l’oeuvre des Farrelly est donc moins évidente que cette autre inspiration, plus surprenante, qui fait de Terrain d’entente une sorte de Annie Hall moderne, plus mainstream et farcesque, mais aussi plus proche de l’original qu’il n’y paraît. Le spectre du Woody Allen des années 70-80 est présent d’une manière d’abord superficielle, quand Lindsay cite Annie Hall comme étant l’un de ses films préférés, mais on le retrouve aussi à travers la présence des cartons d’intertitres qui divisent le film en chapitres, ou encore dans ce rythme assez tranquille, cette apparence d’improvisation qui fait de Terrain d’entente une comédie romantique ayant finalement moins d’affinités avec une grand-messe sportive qu’avec un petit air de jazz.

Il est par exemple intéressant de constater la façon dont les frères Farrelly semblent vouloir éviter méthodiquement tous les temps forts caractéristiques de la romance mainstream. Si l’évolution de la relation Lindsay/Ben s’inscrit dans un scénario en apparence très calibré (à commencer par la caractérisation des personnages: un homme et une femme que tout oppose), le traitement des différentes étapes de leur relation se fait presque toujours sur un mode mineur. Les disputes et les réconciliations surviennent au moment où on les attend, mais leur impact est en quelque sorte étouffé par une absence totale de cris ou d’effusions. Même la découverte par Lindsay de l’appartement de Ben, véritable temple à la gloire des Red Sox, se fait hors-champ, privant le spectateur d’un effet comique qui semblait pourtant aller de soi, étant donné le synopsis du film. En fin de compte, seul le dénouement sacrifie aux codes du divertissement mainstream et laisse deviner ce qu’aurait pu être Terrain d’entente si les frères Farrelly avaient décidé de jouer la carte de la démesure.

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Le problème, c’est qu’on n’est pas sûr de préférer cette douceur et cette retenue à la folie d’un pur divertissement américain. Annie Hall est un modèle fécond, à condition d’avoir les moyens d’être à sa hauteur. Malheureusement, ni les dialogues ni les comédiens n’arrivent ici à la cheville des meilleurs Woody Allen. Jimmy Fallon, en particulier (ancien membre du Saturday Night Live devenu présentateur de late show à succès), n’a pas une palette de jeu suffisante pour rendre les nuances que le scénario semble vouloir prêter à son personnage. Plus largement, cette atmosphère très américaine et populaire dans laquelle baigne Terrain d’entente conditionne des attentes de spectateur qui penchent davantage du côté de L’Amour extra-large que de celui de Manhattan. Malgré un ou deux gags réussis, le film paraît donc souvent trop sage, se limitant à exploiter des caricatures faciles, comme celle du professeur qui fraternise avec ses élèves ou de la femme d’affaires surmenée.

Si Terrain d’entente s’en tire malgré tout avec les honneurs, c’est que cette constante indécision dans la forme entre en résonance avec le sujet: un homme qui hésite à dire adieu à son enfance. De manière générale, les frères Farrelly font ici preuve d’une certaine maturité dans le traitement de ce thème toujours porteur qu’est la difficulté à entrer définitivement dans l’âge adulte. De là à voir dans la forme hybride et bancale de Terrain d’entente une sorte d’écho aux doutes du personnage principal, il n’y a qu’un pas. La même année, Judd Apatow proposait d’ailleurs une variation plus burlesque et moins romantique sur le même thème avec son 40 ans toujours puceau, où l’on retrouvait la même tentation de la mélancolie et de la maturité, à l’intérieur d’un cadre par ailleurs franchement comique. Pas sûr que ce sous-genre de la comédie douce-amère (que les frères Farrelly ont ensuite abandonné, mais qu’Apatow a continué d’exploiter à travers ses réalisations et ses productions: Funny PeopleMes Meilleures amiesGirls…) trouve dans Terrain d’entente sa meilleure illustration, mais le film vaut surtout comme laboratoire d’une formule inattendue, dont on ne sait pas très bien ce qu’il reste aujourd’hui. Entre le retour à la bouffonnerie des Farrelly (Dumb and Dumber De) et la mélancolie de comédies indé nettement influencées par Woody Allen (le récent Lady Bird), on serait tenté de dire – à regret – que chacun reprend doucement sa place.

2018-08-24T17:39:13+00:00 Tags: , |

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