ÉTAT DE GRÂCE

par MATHIAS H.

La voix off qui accompagne les premières images de Spider-man sonne comme une déclaration d’intention : cette histoire sera celle d’un garçon hors du commun mais, surtout, celle de la fille qu’il aime. Si la suite de la séquence met en scène la fameuse morsure d’araignée à laquelle Peter Parker doit ses pouvoirs, elle se concentre donc d’abord sur le béguin du jeune homme pour Mary Jane, la jeune fille en question. Ces prémices annoncent ainsi ce qui fera la particularité de l’ensemble de la trilogie de Sam Raimi, à savoir la place prépondérante qu’elle accorde à la métaphore de la puberté, composante essentielle de l’univers créé par Stan Lee et Steve Ditko au sein de Marvel. La réussite de cette adaptation tient peut-être d’abord à ce choix et à l’équilibre qui en résulte entre un film de superhéros classique et la trajectoire plus intime d’un lycéen mal dans sa peau, dont le quotidien subit brusquement d’importants changements.

En prenant son temps pour décrire les différentes réactions de Peter Parker à sa propre transformation, le scénario de David Koepp (qui remanie là une ancienne ébauche signée James Cameron) capte avec subtilité ce qui fait le charme singulier de l’homme-araignée : Spider-man, à l’inverse d’un autre héros de comics bien connu du grand public, symbolise moins le côté obscur et tourmenté de son alter-ego que sa face lumineuse, euphorique et, somme toute, profondément adolescente.

Le plaisir évident que prend Raimi à recréer les acrobaties de son héros (ce qu’il appelle lui-même son « ballet aérien ») renvoie directement à la volupté avec laquelle le très lunaire et maladroit Peter se découvre, en plus de nouveaux pouvoirs, un nouveau corps et de nouveaux horizons. Et si cette métaphore adolescente est rapidement canalisée par une morale de la responsabilité qui semble être devenue un passage obligé du genre, elle n’est pas pour autant complètement délaissée. Le scénario de Spider-man conserve de bout en bout une trame réaliste habilement construite, qui permet au film d’accueillir le spectaculaire sans jamais le dissocier d’une certaine fraîcheur juvénile.

A vouloir ménager un espace suffisant aux deux registres (l’épique et le réaliste), la toile de ce Spider-man paraît parfois trop resserrée. La saturation dramatique, soulignée par une cadence et un montage survoltés, menace sa séduisante légèreté. Mais de ce matériau extrêmement riche, qui semble souvent à l’étroit dans les deux heures que dure le film, Sam Raimi sait mettre à profit chaque élément, grâce à une mise en scène particulièrement dynamique et inventive, toute en raccords étonnants, points de vue inattendus, superpositions d’images et panoramiques majestueux.

On reconnaît souvent l’influence des comics dans la manière qu’a Sam Raimi d’exploiter tout le potentiel du mouvement et de faire vibrer le cadre d’une tension permanente vers l’image suivante, le prochain rebondissement ou la nouvelle acrobatie. Le scénario, quant à lui, emprunte au genre de la bande dessinée sa liberté de ton. La conduite très classique du récit s’offre ainsi le luxe de quelques joyeux écarts de pure fantaisie. Une séquence de catch débridée et un combat explosif au coeur d’un Times Square en fête révèlent l’esprit facétieux qui anime Spider-man et lui permettent d’éviter le double écueil d’une trop grande emphase et d’un trop grand sérieux. Le plaisir pris à une scène aussi rebattue que l’affrontement du héros avec son pire ennemi doit autant à l’efficacité de l’action et des effets spéciaux qu’au léger décalage opéré par la présence d’immenses ballons gonflables, au milieu desquels les deux adversaires zigzaguent comme des personnages de cartoon.

L’attrait du film de Sam Raimi tient également à son casting, particulièrement réussi, qui offre un supplément d’âme aux protagonistes sans les priver de ce trait un peu forcé propre aux personnages de comics. Tous les seconds rôles, de l’excellent Willem Dafoe en Bouffon vert au survitaminé J.K. Simmons en rédacteur du Daily Bugle, nourrissent leur interprétation d’un plaisant mélange d’humanité et de caricature, en parfaite adéquation avec l’esprit du film lui-même. Mais c’est surtout le surprenant Tobey Maguire, qu’on n’attendait ni dans le costume d’un superhéros ni dans la peau d’un adolescent, qui impressionne en Peter Parker/Spider-man. Son jeu plein d’inventions subtiles et discrètes exprime avec éloquence ce que ce premier volet de la triologie semble vouloir démontrer à travers son personnage : qu’à l’âge ingrat succède l’état de grâce.