NO COUNTRY FOR YOUNG WOMEN

par MATHIAS H.

Après deux thrillers intimistes (Prisoners en 2013 et Enemy en 2014), le prolifique Denis Villeneuve renoue avec un cinéma plus ample. Sicario s’enracine dans un vaste et majestueux décor où se révèle peu à peu l’existence d’une violence inouïe, sous le regard incrédule d’un personnage-témoin, ici l’agent du FBI Kate Macer (Emily Blunt). Si l’on retrouve là quelques uns des éléments qui avaient fait la réussite d’Incendies en 2011, Sicario s’inscrit dans une filiation proprement américaine, avec les obsessions morales et la grammaire visuelle que cela implique.

Même immersion dans le monde des cartels mexicains que la série Breaking Bad, même humeur poétique et crépusculaire que le No Country for Old Men des frères Coen (dont le directeur de la photographie, Roger Deakins, a signé l’image de Sicario) et même goût pour l’atmosphère glauque d’une descente aux enfers qu’une série comme True Detective. De manière générale, Sicario reprend le fil d’un cinéma américain hanté par la notion de terreur, attaché à retravailler, depuis une dizaine d’années, le motif de la frontière à partir d’un questionnement moral.

C’est d’abord une frontière physique que met en scène le film, celle qui sépare les Etats-Unis du Mexique, et plus précisément de la ville de Juarez, présentée comme une zone de non-droit où armes à feu et corps mutilés s’exposent au grand jour. Frontière morale aussi, puisque le personnage de Kate est rapidement enrôlé dans une mission aux contours flous, conduite par des « conseillers » au passé trouble et aux méthodes expéditives. Lorsqu’elle en réfère à son supérieur hiérarchique, celui-ci s’impatiente face à une peur de dépasser les limites qu’il juge vaine, puisque, affirme-t-il, les limites elles-mêmes se sont déplacées. Autrement dit, la fin justifie désormais les moyens.

En 2005, A History of Violence de David Cronenberg amorçait avec brio la réflexion du cinéma américain sur le rapport entre une violence venue frapper de l’extérieur et une violence plus sourde, présente à l’intérieur même des frontières, en l’occurrence celles d’un foyer américain apparemment sans histoires. Cette tension parvenait à son comble avec une étonnante scène d’amour vache dans une cage d’escalier, dont on retrouve dans Sicario un bref et vague écho. Le film de Villeneuve est habité par un questionnement similaire, mais se choisit des métaphores plus éclatantes et un style plus ampoulé. Ici, le caractère poreux de la frontière entre bien et mal est figuré à l’écran par l’existence d’un tunnel reliant le Mexique aux Etats-Unis et destiné à faire passer de la drogue.

Malheureusement, la scène d’expédition qui conduit les personnages à l’intérieur de cet antre perdu en plein désert ne parvient pas à générer la noirceur et le flottement moral qu’elle semble d’abord promettre, avec ce très beau plan sur des silhouettes en uniforme, se découpant mystérieusement sur le crépuscule. Remplacée par un twist scénaristique peu convaincant, cette part d’ombre fait cruellement défaut à Sicario. L’épisode du tunnel, en multipliant les régimes d’images (vues aériennes, caméra nocturne ou thermique), concentre à lui seul les défauts d’un film dont l’évidente ambition formelle disperse le propos, et qui ne suscite pas le malaise qu’affiche pourtant, à chaque plan, le visage de son actrice principale.

Le scénario de Sicario est tout entier organisé autour de l’ambiguïté du mystérieux Alejandro (Benicio del Toro) et de la ville de Juarez. Il perd peut-être dans cette double fascination une part de son efficacité, trop dispersé lui aussi. Mais surtout, Denis Villeneuve ne trouve jamais ici la bonne distance pour filmer cette violence inhérente aux lieux et aux personnages. Sa caméra oscille ainsi entre l’image terrible de corps mutilés et pendus sur la voie publique, et celles d’explosions et de voitures de police formant un étrange feu d’artifice au loin. Entre une frontière microscopique, réduite à une simple rangée de voitures dans un embouteillage, et une frontière plus vaste et moins palpable, filmée en plongée, comme un paysage lunaire.

Finalement, le réalisateur se rabat le plus souvent sur l’esthétique propre à ce cinéma de la terreur, faite de lents travellings et de légers ralentis, appuyés ici par la musique lancinante et les brusques embardées des cordes de Johann Johannsonn. Une alternance de moments d’attente angoissée et de coups d’éclat portée au comble de son efficacité par le Dark Knight de Christopher Nolan en 2007, et qui montre ici des signes de fatigue, mécanique trop bien huilée de la surenchère feutrée.

Le film lui-même perd peu à peu son énergie première et progresse assez paresseusement vers une morale sentencieuse, articulée par la voix rauque de Benicio del Toro : « ce territoire est celui des loups à présent ». La réplique rappelle étrangement le titre, plus allusif mais tout aussi pessimiste, du film des frères Coen (« ce pays n’est pas pour le vieil homme »). Hollywood aurait-il fait le tour de sa propre inquiétude ?

bande-annonce du film Sicario de Denis Villeneuve