SÉRIE | Sharp Objects | Saison 1 (2018)

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  • Sophia Lillis et Lulu Wilson dans la série Sharp Objects créée par Marti Noxon et réalisée par Jean Marc Vallée en 2018 pour HBO

LITTLE BIG LIES

par Hugo MATTIAS

Après avoir travaillé avec David E. Kelley (Ally McBealBoston Public) sur Big Little Lies, Jean-Marc Vallée s’associe cette fois à Marti Noxon (BuffyPrivate Practice), showrunneuse et instigatrice de cette adaptation télévisée de Sharp Objects, roman dont Vallée devait au départ tirer un long métrage. Le résultat, plaisant mais sans grande originalité, s’inscrit dans la droite ligne de ce qu’avait proposé Big Little Lies, autant par ses défauts que par ses qualités.

Parmi les qualités, on retiendra d’abord ce sens de la narration et de la dramatisation qui font de Sharp Objects un objet aussi plaisant qu’addictif. On reconnaît ainsi la technique du montage alterné dont Damages faisait déjà son miel dix ans plus tôt et sur laquelle Vallée s’est également appuyé dans Big Little Lies (à la différence près que les flashforwards sont ici remplacés par des flashbacks). On suit donc Camille, une journaliste tout juste sortie d’hôpital psychiatrique, à qui son patron confie l’écriture d’une série de papiers sur des crimes ayant eu lieu dans sa ville natale. Parallèlement, des flashbacks nous plongent dans l’enfance de Camille et reforment progressivement un puzzle censé expliquer l’accueil glacial que lui réserve sa mère, son addiction à la boisson ou encore les scarifications qui lui couvrent le corps.

Si le procédé n’a rien de novateur, il est ici parfaitement réparti sur les huit épisodes, de sorte qu’on évite aussi bien la lassitude d’un teasing excessif (ce travers pointe quand même le bout de son nez à mi-saison) que la soudaine accumulation d’explications au moment de la révélation finale. C’est surtout dans le dernier épisode que se mesure ce fragile équilibre, puisque les scénaristes s’y paient le luxe de filmer une résolution tout en tension feutrée, qui ne s’encombre d’aucune information nouvelle par rapport à l’épisode précédent.

Mais davantage que son travail sur l’image et le montage, finalement assez proche de ce qu’il proposait dans Big Little Lies, c’est ce que Vallée accomplit par le traitement du son qui retient ici l’attention. Avec leurs effets d’écho, leurs jeux sur la distance ou le volume, leurs distorsions et leurs soudaines ruptures, les meilleurs épisodes de Sharp Objects sont de véritables bijoux sonores, qui retranscrivent l’état mental de Camille avec beaucoup plus d’acuité que les procédés visuels déjà largement rebattus que recycle ici Jean-Marc Vallée.

L’autre grand point fort de la série, c’est bien sûr son casting. Si les actrices de Big Little Lies portaient déjà le bébé de Kelley à son meilleur niveau, le jeu d’Amy Adams est ici d’autant plus crucial que son personnage est de presque chaque scène. Camille est à la fois le Candide auquel le spectateur peut s’identifier, l’outsider au regard affuté, et celle qui détient la clef des mystères, la fille prodigue vers qui convergent les secrets, les désirs et les jalousies passés. On peut donc difficilement imaginer un personnage plus central et il fallait, pour l’incarner, une actrice capable d’exprimer ce constant balancement entre désenchantement et fragilité, lassitude et curiosité. Amy Adams se révèle être un choix très judicieux et il n’est pas surprenant de retrouver son nom dans la liste des producteurs exécutifs : entourée d’une Patricia Clarkson toujours merveilleuse et de seconds rôles tous très convaincants, la comédienne porte en grande partie Sharp Objects sur ses épaules. En retour, la série lui permet de révéler, plus que jamais, toute l’étendue de son talent et lui offre l’un de ses meilleurs rôles. Son implication est d’ailleurs telle que l’actrice aurait catégoriquement refusé de reprendre ce rôle éprouvant, refus qui a suffi à la production pour écarter l’hypothèse d’une éventuelle saison 2.

>>> Lire la critique de :  Love, Simon (2018)

Malgré ces nombreux atouts, la série de Vallée ne s’inscrira peut-être pas tout à fait dans la même dynamique que Big Little Lies (critiques dithyrambiques, pluie de récompenses, renouvellement pour une saison supplémentaire) et jouira sans doute d’un succès légèrement plus anecdotique. Certes, Sharp Objects est efficace, mais elle souffre aussi de quelques défauts, à commencer par ce montage épileptique, tout en flashbacks subliminaux, qui peut finir par agacer, en particulier pendant les deux ou trois épisodes de mi-saison qui constituent en quelque sorte le ventre mou du récit. Si les flashforwards de Big Little Lies étaient eux aussi porteurs d’une certaine pesanteur, ils avaient le mérite d’être relativement moins envahissants. Ici, polar oblige, les énigmes sont littéralement assénées, à coups d’inserts censés reproduire la subjectivité trouble de Camille, mais qui reproduisent surtout un procédé visuel devenu monnaie courante dans la série contemporaine et qu’il serait temps de dépasser.

Au-delà d’une certaine affectation, dont Vallée réussit globalement à s’affranchir, cette façon de tendre l’hameçon au spectateur pour le maintenir en alerte produit parfois une impression d’opportunisme. Le désir d’efficacité prime ici trop souvent sur la sobriété qui pourrait (ou devrait) entourer la violence traumatique dont se nourrit le scénario. La première saison de Big Little Lies, très réussie par ailleurs, pouvait elle aussi laisser ce sentiment étrange de participer à un jeu de pistes dont la forme, trop superficielle et éculée pour un sujet aussi grave, ne serait pas tout à fait adaptée au fond.

La gêne est peut-être moindre s’agissant de Sharp Objects, dont le thème n’a pas la résonance sociale ni l’universalité de Big Little Lies. Mais c’est justement pour cela que l’impact de la série promet, lui aussi, d’être moindre : malgré la modernité générale du style de Vallée, le caractère conventionnel de certains de ses tics de mise en scène rencontre le caractère tout aussi conventionnel du scénario qu’il porte à l’écran. Au-delà même des gimmicks propres aux polars de l’Amérique semi-rurale (rigidité morale, racisme latent, jeunesse en roue libre, relations incestueuses, vieux diners, rues désertiques, etc.), le fond de l’histoire et les visions qui l’accompagnent (jeunes filles en chemises de nuit blanches, maisons de poupée, fête du « Calhoun Day » à la gloire de l’idéologie sudiste) empruntent ici à une tradition gothique qui éloigne Sharp Objects de notre monde actuel et de ses hantises propres pour l’entourer d’une certaine aura de déjà-vu.

Quoi qu’il en soit, ces quelques défauts ne suffisent pas à gâcher le plaisir que procure de manière quasi-constante la série de Jean-Marc Vallée. Sharp Objects est une jolie réussite, moins éclatante peut-être, mais du même acabit que Big Little Lies. Et si elle préfère recycler les poncifs du polar plutôt que d’en réinventer les codes, elle offre tout de même au passage quelques visions intéressantes, comme ces jeunes filles vissées sur leurs rollers, qui arpentent les rues mornes de l’Amérique de Trump et se font tour à tour fantômes, harpies, sentinelles ou innocentes victimes.

>>> Lire la critique de :  Under The Silver Lake (2018)
2018-08-27T20:01:44+00:00

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