SEX EDUCATION | Saison 2, de Laurie Nunn

Etats-Unis, Royaume-Uni | 2020

Création: Laurie Nunn
Réalisation
: Ben Taylor, Sophie Goodhart, Alice Seabright
Scénario: Laurie Nunn, Mawaan Rizwan, Sophie Goodhart, Rosie Jones, Richard Gadd
Photographie: Jamie Cairney
Montage: Steve Ackroyd, David Webb, Phil Hignett
Interprétation: Asa Butterfield, Emma Mackey, Ncuti Gatwa, Gillian Anderson, Connor Swindells, Aimee Lou Wood, Kedar Williams-Sterling, Patricia Allison
Genre: Comédie, Drame, LGBT
Format
: 8 x 50 minutes
Diffuseur: Netflix

Géométries variables
par Mathias H.

On avait quitté Sex Education sur une histoire assez classique de cœurs brisés : le jeune Otis renonçait à sa passion pour la (re)belle Maeve et lui préférait la plus sage Ola, quand l’exubérant Eric regardait s’éloigner Adam, en qui il venait de trouver un amant pour le moins inattendu. Si la sexualité restait au centre du propos (le dernier plan montrait le visage d’Otis en pleine extase masturbatoire), la nouvelle locomotive du catalogue Netflix se définissait moins comme une relecture provoc’ et hyper-sexualisée de la fiction pour ados que comme une synthèse de ce qui l’avait précédée, au cinéma notamment, quelque part entre la mélancolie d’un John Hughes, l’humour débridé d’American Pie et le sérieux du Monde de Charlie. Une synthèse plutôt réussie, qui séduisait par son emballage très pop et trouvait son identité dans un singulier mélange entre un décor britannique étrangement intemporel et les codes très américains du teen movie. Au milieu d’une vallée toujours ensoleillée, l’initiation sexuelle d’Otis et de ses petits camarades ressemblait à une douce utopie, joyeusement déconnectée du monde extérieur.

Pour cette deuxième salve, Laurie Nunn, la showrunneuse, fait le pari d’une surenchère savamment orchestrée : on conserve les mêmes ingrédients, mais on les redouble sans cesse, selon une sorte de géométrie scénaristique variable, aussi acrobatique qu’extraordinairement fluide, qui démultiplie à l’infini les figures amoureuses et amicales, jusqu’à donner le tournis au spectateur. Le premier de ces redoublements consiste à mettre l’activité de sexologie clandestine d’Otis et Maeve en concurrence directe avec le métier de Jean, la mère d’Otis, appelée en renfort à Moordale pour donner son opinion sur la qualité de l’éducation sexuelle dispensée par l’établissement.

Si la concurrence mère/fils n’occupe jamais vraiment le premier plan de cette saison 2, prise dans un réseau d’enjeux narratifs toujours plus nombreux et interconnectés, l’arrivée de Jean Milburn dans l’enceinte du lycée témoigne en tout cas d’une volonté d’accorder une place plus grande aux personnages d’adultes dans Sex Education. Gillian Anderson s’en donne toujours à cœur joie dans son rôle de maman flegmatique et dépassée, mais elle est cette fois rejointe par un nombre plus important de figures parentales, à commencer par la femme du proviseur Groff, tourmentée par la disparition du désir au sein de son couple. On notera également l’entrée en scène du père d’Otis et de la mère de Maeve, dont la présence permet au scénario de s’intéresser aux paradoxes de la soif d’indépendance, entre recherche d’un modèle auquel s’identifier et possibilité de se construire à partir de contre-modèles.

Cette place accordée aux adultes, au-delà de la simple caricature qui caractérise souvent leur représentation dans le teen movie, offre des moments de respiration bienvenus et remet en perspective un univers lycéen qui avait parfois pu être traité, en saison 1, avec un peu trop de sérieux et de gravité. En mettant à distance la qualité des conseils prodigués par Otis, auquel ses camarades préfèrent désormais le professionnalisme de sa mère, Sex Education rappelle l’existence d’une frontière nette entre monde des adultes et monde des ados, renvoyant le ton parfois gentiment consensuel et moralisateur d’Otis à ce qu’il est : une parodie de maturité. Autrement dit, Laurie Dunn a eu la bonne idée de recentrer l’éducation sexuelle de ses personnages sur ce qu’ils expérimentent, davantage que sur ce qu’ils tentent de théoriser avec maladresse, singeant parfois une sagesse qui n’est pas de leur âge. Au passage, cet affaiblissement de la « petite entreprise » d’Otis et Maeve permet également de corriger un travers qui pointait le bout de son nez en saison 1, où certains épisodes se rapprochaient dangereusement du rythme ronronnant d’un énième formula show (série dont chaque épisode est construit selon un schéma narratif unique, sur le mode « un problème par épisode »).

Côté sentimental, là encore, la deuxième saison de Sex Education procède par dédoublement, voire par multiplication exponentielle des enjeux. Si le parallèle entre mère et fils donne à ces huit épisodes un cadre et un axe, le reste n’est qu’une variation quasiment infinie sur le thème du triangle amoureux, une démultiplication totalement débridée des combinaisons amoureuses possibles, au centre desquelles se détachent deux figures principales : le triangle Maeve-Otis-Ola et le triangle Adam-Eric-Rahim (nouveau personnage joué par le français Sami Outalbali, transfuge des Grands), tous deux compliqués par une multitude de personnages secondaires et par la pluralité et la flexibilité des identités sexuelles qui caractérisent tout ce petit monde. Les quatre premiers épisodes se présentent ainsi comme une exploration jouissive de cette combinatoire, portée par une caméra toujours en mouvement, qui parcourt les couloirs du lycée en rebondissant d’une dynamique à l’autre comme une bille de flipper.

Bien qu’elle mette à l’évidence la barre un peu plus haut en termes d’écriture et de réalisation, posant Sex Education en alternative pop et lumineuse à la sombre Euphoria d’HBO, cette saison 2 n’est pas pour autant dépourvue de défauts. Après quatre épisodes caractérisés par une belle vitesse, qui permettait à la série de brasser les thèmes et les personnages avec autant de dynamisme que de fluidité, l’épisode 5 marque un premier ralentissement et ramène le foisonnement géométrique des combinaisons amoureuses à une simple affaire de symétrie entre Otis et Eric : les deux amis se retrouvent isolés en pleine forêt, confrontés au même dilemme entre le cœur et la raison, chacun ayant fait un choix différent et chacun s’apprêtant, au contact de l’autre, à changer son fusil d’épaule.

Même lorsque, dès l’épisode suivant, une fête improvisée (et qui tournera, comme il se doit, à la débauche) vient redonner un coup de fouet au récit, on sent bien que le charme est en partie rompu. En ramassant un à un les fils narratifs tissés par le scénario, la deuxième moitié de saison referme sagement les différentes intrigues et se condamne à la rigueur géométrique d’un teen movie classique, quand le foisonnement des premiers épisodes laissait davantage entrevoir ce à quoi devait ressembler une version réellement sérielle et feuilletonnante de la fiction pour ados.

Le dernier épisode, notamment, tout en offrant avec générosité au spectateur (presque) tout ce qu’il attendait depuis l’épisode 1, ressemble au final de n’importe quel teen movie des années 2000. Dans ce contexte, la forme sérielle en viendrait presque à constituer un handicap, tous ces triangles amoureux et amicaux se prêtant assez mal au principe d’une clôture et contraignant les scénaristes à organiser une succession de grands discours et de déclarations larmoyantes, autour d’une version musicale de Roméo et Juliette qui sert de prétexte à un rassemblement peu vraisemblable de tous les personnages et de leurs enjeux.

Il faut tout de même relever une exception notable à cette (relative) faiblesse des quatre derniers épisodes : l’épisode 7, qui rend un hommage appuyé au Breakfast Club de John Hughes en rassemblant six personnages que tout oppose dans la bibliothèque du lycée, est probablement l’un des plus forts de la série. Alors que l’intrigue autour du personnage d’Aimee, agressée dans un bus et traumatisée par une tache de sperme laissée par un inconnu sur son jean préféré, amenait discrètement la question de la violence faite aux femmes à la périphérie du récit, l’épisode 7 prend le sujet à bras le corps et le pousse au centre de l’intrigue avec force et intelligence. Quand les six jeunes filles, placées en retenue, sont contraintes de réfléchir à ce qu’elles ont en commun, leur réponse, aussi lucide que glaçante, permettra de justifier l’existence d’une solidarité féminine (et féministe), sans pour autant réduire l’individualité de chacune au nom d’une essentialisation de la condition de victime. Pour le dire autrement, comme dans Breakfast Club, on peut se découvrir une vulnérabilité commune, sans pour autant renoncer aux différences qui nous constituent en tant qu’individus. La scène de défoulement cathartique dans une décharge publique est sans aucun doute l’un des plus beaux moments qu’offrent ces huit nouveaux épisodes.

Enfin, on ne saurait rendre tout à fait justice à la réussite de cette saison 2 sans évoquer l’irrésistible personnage d’Adam. Laurie Dunn et son équipe de scénaristes l’ont bien compris : dans les géométries amoureuses, c’est souvent le point en apparence le plus éloigné du centre qui s’avère en réalité le plus passionnant. Surpassant en cela une galerie de portraits ostensiblement variés, où toutes les minorités et leurs combats sont plus ou moins directement représentés, c’est l’outsider Adam qui émeut le plus, porté par le charisme étonnant et le talent burlesque de son interprète, Connor Swindells. Malgré son allure de mâle alpha, Adam est bien le personnage le plus profondément « minoritaire » de Sex Education, non par sa couleur de peau ni sa préférence sexuelle, mais par la profonde inadéquation au monde qui le caractérise. Si cette saison 2 séduit autant, malgré le caractère parfois convenu de cette gentille ronde des cœurs où (presque) tout rentre finalement dans l’ordre, c’est aussi grâce à la présence, en périphérie, de cette figure d’outsider qui rappelle que la principale difficulté de l’adolescence loge moins dans les relations qu’on établit avec son entourage que dans la découverte et l’acceptation de ses propres faiblesses.