SCANDALE (Bombshell), de Jay Roach

Etats-Unis | 2019

Réalisation: Jay Roach
Scénario: Charles Randolph
Décors: Mark Ricker
Costumes: Colleen Atwood
Photographie: Barry Ackroyd
Montage: Jon Poll
Musique: Theodore Shapiro
Interprétation: Charlize Theron, Nicole Kidman, Margot Robbie, John Lithgow, Kate McKinnon, Connie Britton
Genre: Drame, Biopic
Durée
: 1h49
Sortie française: 22 janvier 2020

Chair à canon
par Mathias H.

L’industrie hollywoodienne n’a jamais compté la patience parmi ses vertus. L’annonce de la mise en chantier d’un film consacré aux accusations de harcèlement sexuel portées, en 2016, à l’encontre du patron de Fox News Roger Ailes n’avait en soi rien de surprenant. Que le projet soit évoqué moins d’un an après les faits ne faisait que confirmer une tradition américaine consistant à utiliser la fiction à des fins cathartiques et le réel à des fins lucratives. Qu’il soit officiellement annoncé dans la foulée du décès de Roger Ailes, en mai 2017, pouvait sembler d’un goût douteux. Que le tournage ait débuté deux ans après les premières accusations de Gretchen Carlson et un an seulement après l’affaire Weinstein commençait à sentir, au mieux la hâte, au pire l’opportunisme.

Dès le début du film, ce manque de recul temporel saute aux yeux, le réalisateur Jay Roach ayant choisi d’utiliser des images d’archives qui mettent notamment en scène Donald Trump, alors en pleine campagne présidentielle, et de les fondre à ses propres images de manière totalement fluide et imperceptible. Roach prend même le parti de grimer Charlize Theron, ici affublée de discrètes prothèses et d’un phrasé censés accentuer la ressemblance avec la journaliste Megyn Kelly, afin de parfaire la véracité de Scandale. Sa mise en scène est à l’avenant, reprenant les codes du mockumentary façon Veep (caméras mobiles et zooms qui ont l’air de saisir au vol les interactions entre personnages) et de la téléréalité (nom des personnages incrustés en bas de l’écran, montage survolté), pour un résultat aussi laid que contre-productif.

Car pour rendre justice au combat de ces femmes à si peu de distance des faits, il fallait, au minimum, proposer un réel point de vue sur leur parcours, comme avaient par exemple réussi à le faire Aaron Sorkin et David Fincher en sortant The Social Network en pleine apogée de Facebook. Mais en multipliant les angles de caméra et en s’immisçant dans tous les recoins des bureaux de la Fox, Jay Roach semble au contraire vouloir éviter à tout prix d’adopter un seul point de vue pour passer de l’un à l’autre avec une légèreté qui nuit à la gravité du propos, quand elle n’est pas tout simplement de mauvais goût (la scène de l’entretien entre Kayla et Ailes paraît d’abord adopter le point de vue de la jeune femme, avant que la caméra ne choisisse in extremis de filmer sa petite culotte à travers le regard concupiscent de Ailes).

Le résultat est un étrange objet, au rythme plus télévisuel que cinématographique, qui hésite sans cesse entre l’admiration pour ses trois protagonistes et la tentation de moquer les excès de cet empire de la fake news et du conservatisme le plus agressif. Issu de la comédie (Austin Powers, Mon Beau-père et moi), Roach est à l’évidence plus intéressé par la satire du média le plus outrancier de la télévision américaine que par le calvaire des victimes de harcèlement sexuel, au point qu’on se demande qui du patron de chaîne ou du prédateur sexuel ressort le plus amoindri de l’expérience. Les touches d’humour que le film distille à chaque occasion (et dont certaines, prises isolément, font mouche) paraissent toujours vouloir faire contrepoids à une tension qui peine à s’installer et le « scandale » du titre (Bombshell en version originale) n’explose jamais vraiment à l’écran. Finalement, alors qu’on attendrait une progression dramatique vers davantage de puissance et de gravité, c’est au contraire la légèreté de la satire qui contamine et dévitalise la charge politique du film, comme lorsque la caméra, au moment de filmer l’hésitation de Megyn Kelly entre combat féministe et préservation de sa carrière, fait ironiquement entrer dans le champ, derrière les embouteillages, un panneau de signalisation portant la mention « stay in line ».

Tout cela serait sans doute moins embarrassant si les intentions, par ailleurs louables, du film n’étaient pas totalement sapées par la façon dont les trois personnages féminins restent englués dans un portrait unidimensionnel qui essentialise leur condition de victimes et échoue à les faire exister en tant que personnalités singulières, malgré tout le talent et l’implication des trois comédiennes. Visiblement convaincu que la meilleure façon de prendre le parti de ces trois femmes est de les assimiler l’une à l’autre dans une sorte de continuum uniquement déterminé par leur rapport au succès (Kidman joue la star déchue, Theron la vedette et Robbie l’étoile montante), Roach fétichise une ressemblance physique qui s’étale jusqu’aux affiches du film, embrassant ainsi maladroitement le cynisme du prédateur, qui ne voit de ses victimes que le caractère interchangeable, et achevant d’ancrer Scandale dans un point de vue aussi flottant que problématique.