L’ENFER D’ÊTRE MÈRE

par MATHIAS H.

Pendant qu’un agent immobilier les guide dans le dédale d’un vieil immeuble de Manhattan, les époux Woodhouse échangent des regards amoureux et complices. Nous sommes en 1966 et les deux jeunes mariés ont tout du couple idéal. Pour être tout à fait heureux, il ne manque à Guy que de rencontrer le succès dans sa carrière d’acteur. Et à Rosemary, de devenir mère. Alors qu’ils se promènent dans un appartement lugubre et légèrement au-dessus de leurs moyens, Rosemary projette déjà d’en refaire la décoration. « J’ai vu ça dans un magazine » expliquera-t-elle fièrement, un peu plus tard, quand une voisine la complimentera sur sa nouvelle cuisine.

Tous les clichés de la vie conjugale américaine telle qu’elle se vend dans les magazines et les publicités de l’époque sont présents dans ces premières scènes. Rosemary descend laver le linge au sous-sol, accroche des rideaux aux fenêtres, court se pendre au cou de son mari quand il rentre à la maison et, quand il lui donne une tape sur les fesses, s’empresse d’aller lui chercher une bière et des sandwiches à la cuisine. Quant à la sexualité sans passion du couple, elle est vite canalisée par un projet d’enfant et les cycles d’ovulation marqués en rouge sur le calendrier. En plein essor du mouvement hippie, la libéralisation des mœurs semble n’avoir pas encore atteint la porte de ce foyer modèle. Tout juste se permet-on quelques sages plaisanteries sur la marijuana et les beatniks. Rien, en apparence, ne saurait troubler le bonheur des deux époux : ni les rumeurs selon lesquelles leur nouvel immeuble aurait été le théâtre de rites sorciers, ni les chants étranges qui leur parviennent à travers la cloison de leur chambre. Mais le suicide d’une jeune femme et la rencontre des Woodhouse avec les Castevet, leurs voisins excentriques et envahissants, met assez vite le récit sur les rails du film d’horreur.

Roman Polanski, qui signe ici son premier film américain, est déjà maître dans l’art de créer une atmosphère. Avec son décor labyrinthique, ses cadrages oppressants et sa musique lancinante, Rosemary’s Baby reprend les codes du film d’horreur et les intègre à une réalisation relativement sobre. Les plans cadrés avec précision sont entrecoupés d’images plus fébriles, filmées avec une caméra légère, notamment lors des séquences de cauchemars. Cette coexistence de deux types d’images épouse la dualité du scénario lui-même, qui laisse ouverte la question : les doutes de Rosemary sont-ils fondés ou sont-ils le résultat des bouffées délirantes d’une femme enceinte ? Roman Polanski reste sur le fil en repoussant toujours à plus tard le dévoilement d’un mal dont l’existence est pourtant suggérée avec une insistance croissante. C’est ce maintien dans le champ du réalisme (y compris lors d’une scène finale où le culte satanique se voit débarrassé de tout son folklore habituel) qui a fait le succès critique et public du film à sa sortie. C’est aussi lui qui fait sa redoutable efficacité aujourd’hui, près de cinquante ans plus tard.

L’humour est présent d’un bout à l’autre de Rosemary’s Baby. Ruth Gordon invente pour le personnage de Minnie Castevet un arsenal irrésistible de mimiques et de gestes déréglés, et offre un formidable contrepoint comique au jeu éthéré de la jeune Mia Farrow. Cette façon inattendue de traiter le personnage de la « vilaine sorcière » est à l’image d’un film qui assume une grande légèreté dans son rapport au genre du film d’horreur. Le résultat est un objet singulier, jamais véritablement terrifiant, comme le soulignaient déjà les critiques de l’époque, mais habité par une angoisse sourde. Rencontre entre les obsessions d’un cinéaste traversé par la question des apparences trompeuses, et les balbutiements d’un Nouvel Hollywood qui brouille les rapports traditionnels entre réalité et représentation, Rosemary’s Baby tire son pouvoir de fascination d’un va-et-vient constant entre l’étrange et le banal.

Autour du visage de Mia Farrow, qui est de presque tous les plans, Roman Polanski fait entrer dans le cadre réaliste du New York des années 60 un léger tremblé où s’engouffre la défiance à l’égard de l’image elle-même. La voûte interminable d’un plafond décoré de peintures religieuses conduit directement à l’intérieur d’un placard. La silhouette menaçante du Docteur Sapirstein disparaît un instant pour laisser place au visage souriant d’un inconnu. Sur une cloison aux motifs fleuris, l’imagination de Rosemary projette d’étranges visions où passent une nonne et des fenêtres murées. La scène finale, où explose enfin le malaise qui grondait jusque là sous les apparences de la normalité, fait figure d’apogée du point de vue de ce mariage contre nature entre l’inouï et le quotidien. Les traits déformés par l’horreur, Rosemary tourne sur elle-même comme pour mieux prendre la mesure d’un cauchemar aux allures terriblement ordinaires.

L’adaptation que fait Roman Polanski du best-seller de Ira Levin s’intéresse peu à l’effet de surprise. Ici, la menace est perçue presque d’emblée. A mi-chemin, elle est déjà clairement identifiée. Ce que le réalisateur met en scène, c’est l’avancée inéluctable vers ce « mal » dont on a vite compris qu’il n’était séparé de nous que par une mince cloison. A quel moment le doute doit-il laisser place à la franche terreur? Telle semble être la véritable question. Vu sous cet angle, Rosemary’s Baby est peut-être moins un film à suspense que le reflet tourmenté d’une décennie inquiète des changements sociétaux qui la secouent. Le fameux « Dieu est-il mort ? » en couverture du Time que feuillette Rosemary est là pour nous le rappeler : l’euphorie qui agite l’Amérique du Summer of love se double d’un profond flottement moral. S’y mêlent, entre autres, des questionnements sur la place de la religion dans la société et la légitimité de la contraception. La puissance symbolique du film se nourrit directement de ce climat. Sa sortie en 1968 coïncidera d’ailleurs avec une série de chocs qui concrétiseront les hantises du peuple américain. De l’assassinat de Martin Luther King à celui, un an plus tard, de l’épouse de Roman Polanski par une secte sataniste, en passant par le concert d’Altamont et l’offensive du Têt, les années 68-69 sont celles du déclin d’une utopie.

Il reste qu’au delà de sa faculté à capter l’esprit d’une époque, au-delà aussi de son influence sur un cinéma d’horreur qui fera abondamment usage du motif religieux par la suite (L’Exorciste sort cinq ans plus tard), Rosemary’s Baby présente des qualités qui lui sont propres et que les années n’ont pas altérées. A commencer par la performance de Mia Farrow, qui apporte à son personnage sa démarche maladroite, ses intonations puériles et son visage de poupée « sixties », mais surtout une ambiguïté profonde à laquelle le magnétisme du film doit beaucoup. Toujours un peu absente et rêveuse, elle fait non seulement de Rosemary une catholique ingénue devenue la proie des satanistes, mais aussi une figure féminine en décalage constant avec le carcan des conventions et devoirs qui lui sont imposés. En marge des intentions du réalisateur (pour qui Mia Farrow n’était pas le premier choix), en marge aussi du film lui-même, qui se laisse facilement interpréter comme la paranoïa hormonale d’une femme enceinte, Farrow donne à son interprétation une qualité nerveuse et mélancolique et fait de Rosemary une victime de la mysoginie ambiante.

La question du corps et de la liberté de la femme est au centre du roman d’Ira Levin. Un mois après la sortie du film de Roman Polanski, le pape condamnera fermement et publiquement la contraception, signe d’une époque bipolaire, déchirée entre libéralisation des mœurs et repli sur des valeurs traditionnelles. La trajectoire du personnage de Rosemary n’est donc pas sans une portée subversive. Aux différents aspects d’un scénario qui la maltraite sans cesse (son mari se moque de ses cheveux courts, traite ses amies de folles, minimise le viol qu’elle a subi et marchande sa progéniture), Rosemary oppose une attitude ambivalente, toujours à la frontière d’une prise de conscience et d’une rébellion qui n’interviennent jamais vraiment. On les pressent seulement par intermittence dans le jeu de Mia Farrow, comme dans ces deux plans la saisissent de profil, une fois rampant vers Guy pour l’embrasser, l’autre découvrant des marques de griffures sur son corps.

L’angoisse que sécrète Rosemary’s Baby, c’est aussi celle de ce quotidien asphyxiant : la vie d’une femme au foyer des années 60 qui s’apprête à devenir mère. La dynamique du couple Woodhouse est aujourd’hui comique dans ses aspects les plus archaïques, mais la question du rapport de la femme à son corps et à la liberté d’en disposer reste terriblement d’actualité. Car Rosemary’s Baby peut aussi être interprété comme un film sur la grossesse, intemporel, cauchemardesque et violent. Pris sous cet angle, son final dément, avec cette affirmation insensée d’un instinct maternel inconditionnel, nous hantera encore longtemps.

Avec Mia Farrow…

Pour se faire peur…

Entre voisins…

Cultissimes…