FUTUR ANTÉRIEUR

par MATHIAS H.

Retour vers le futur, succès mondial de l’année 1985 et figure de proue de l’âge d’or des blockbusters hollywoodiens, fait partie de ces films cultes qu’on qualifie volontiers d’intemporels. Un paradoxe pour un film qui explore sa propre époque et celle de la génération précédente avec un goût prononcé pour le folklore et une esthétique particulièrement datée.

Si le film de Zemeckis n’a rien perdu de son efficacité, c’est d’abord grâce à un scénario parfaitement calibré. Le synopsis est simple : Marty McFly, un adolescent des années 80, emprunte la machine à voyager dans le temps d’un vieux scientifique et se retrouve coincé dans les années 50. Mais la quête principale (le retour vers le « futur ») se double rapidement pour Marty d’un objectif secondaire consistant à limiter les effets de son voyage dans le temps sur l’avenir. Plus précisément, pour éviter de tomber dans le néant, il devra s’assurer que ses parents tombent amoureux l’un de l’autre, mission d’autant plus compliquée que sa propre mère est tombée sous son charme. Il devra donc effacer la trace de son passage pour sauver sa propre vie, procédé extrêmement malin qui fait du protagoniste du film son propre obstacle.

Le fil narratif de la pure science-fiction finit ainsi par ne servir que de compte à rebours à ce deuxième fil, tout aussi vertigineux, mais plus proche de la comédie sentimentale, qui fait en quelque sorte du fils l’acteur involontaire de l’histoire de ses parents. On suit avec plaisir ce film dans le film, teen movie vintage façon Grease, dont McFly tente désespérément de réécrire le scénario pour éviter sa propre disparition.

Ainsi résumé, Retour vers le futur est tout sauf le film à l’esprit anarchiste que son esthétique foutraque et son héros rockeur et vaguement rebelle pourraient laisser attendre. Malgré sa jeunesse et son insouciance, Marty est avant tout habité par le souci de sa propre conservation. Tout juste s’autorise-t-il un solo de guitare électrique face à une assistance de lycéens médusés, plus habituée aux ballades pop qu’à l’énergie débridée du rock. Pour le reste, il s’agit de remettre de l’ordre dans le cours des choses pour les replacer dans le droit chemin. Vu sous cet angle, le film peut être perçu comme un pur produit des années Reagan et de sa « révolution libérale », mélange de libéralisme économique et de conservatisme social. Un concentré de morale conservatrice sous un vernis clinquant et séduisant.

Le rapprochement avec le contexte social et politique des années 80 n’est d’ailleurs pas tout à fait anecdotique. Le président américain, dont le nom est cité dans le film, était un admirateur déclaré du film de Robert Zemeckis et n’hésitait pas à le citer dans ses discours politiques. Au-delà du désir de McFly de retrouver le confort et la sécurité du présent, Retour vers le futur baigne plus généralement dans une atmosphère gentiment conservatrice. Si les figures de l’autorité et du monde adulte en prennent d’abord pour leur grade, elles sont discrètement réhabilitées au cours du film. Leur radotage, discrédité dès les premières scènes par l’indifférence de Marty, devient la source où le jeune homme ira ensuite puiser les informations nécessaires à son retour dans le futur. C’est bien grâce au récit de la rencontre de ses parents ou au discours d’une vieille dame sur la préservation du patrimoine municipal que McFly peut atteindre son objectif : réparer ses bêtises pour assurer une continuité parfaite entre passé et futur.

Le seul fantasme de changement se résume à la cellule familiale, qu’on rêve plus riche, dominée par un père plus viril et par une mère plus mince et plus jolie. La sœur deviendrait alors une femme libérée et le frère porterait la cravate. Pour couronner le tout, dans le garage, au lieu du vieux tas de ferraille paternel, une voiture flambant neuve attendrait Marty. En matière d’adolescence rebelle, on a connu des représentations plus convaincantes…

La légèreté et la liberté de ton qui habitent le film, on ne les trouvera pas dans cette vision d’une jeunesse eighties vaguement rock’n’roll, fascinée par les décibels et les voitures, et en cela assez proche (la mélancolie en moins) de celle des années 50 telle qu’on pouvait l’observer dans La Fureur de vivre. Davantage que McFly lui-même, c’est plutôt l’excentrique Doc qui les incarne. Ce personnage finalement assez mystérieux, perdu dans ses expériences impossibles et ses calculs absurdes, est une parfaite incarnation de l’esprit adolescent et désordonné qui fait tout le charme de Retour vers le futur.

On se demande parfois si le personnage existe ailleurs que dans l’imaginaire juvénile de Marty, tant il semble n’avoir d’interaction directe qu’avec lui. Mais quoi qu’il en soit, Doc a moins d’intérêt en tant que personnage qu’en tant que démiurge, sorte de double déréglé du cinéaste qui déclenche l’action, assigne les objectifs et les contraintes, élabore des plans et des maquettes, etc. L’indéniable superficialité du film de Zemeckis, pur divertissement calibré pour le succès public, est comme justifiée par cette trouvaille pleine de fraîcheur et d’autodérision : au cœur du film, derrière chaque virage ou accélération du récit, se trouve un vieil homme excentrique qui envisage le réel comme une expérience, et l’expérience comme un jeu.

A voir Doc faire rouler ses petites voitures dans une ville en carton, on est tenté de pardonner à Retour vers le futur ses facilités de scénario ou le jeu outré de ses acteurs. Ils sont pour ainsi dire exhibés et moqués à l’intérieur même du film, à travers ce savant fou, qui pourrait aussi bien être un réalisateur raté, adepte des situations abracadabrantes et des deus ex machina. Tout semble alors si parfaitement conscient et teinté de second degré, qu’on ne peut s’empêcher de voir dans ce film-collage, mélange de science-fiction, de série Z et de teen movie, un objet singulier et plus cohérent qu’il n’y paraît.

A travers le personnage de Doc, c’est aussi tout l’inconscient américain des années 80 qui envahit littéralement l’écran, entre automates bricolés et insouciance matérialiste. Le long travelling d’ouverture nous fait visiter l’atelier du scientifique, avec ses rangées d’horloges, ses télévisions qui s’allument toutes seules et ses distributeurs automatiques de pâtée pour chien. On retrouvera ce genre d’inventions loufoques dans d’autres grands succès commerciaux des années 80, de La Folle Journée de Ferris Bueller à Maman, j’ai raté l’avion, en passant par Chérie, j’ai rétréci les gosses ou les Goonies. Par l’intermédiaire de cet imaginaire peuplé de robots improbables, on renoue avec une vision naïve et séduisante de l’avenir, représenté comme un monde de sympathiques automates dont la seule imperfection est de ne pouvoir se passer de la supervision de l’homme sans causer de sérieux dégâts.

Une grande part de l’attrait qu’exerce encore Retour vers le futur sur le spectateur d’aujourd’hui réside sans doute dans cette façon très datée d’envisager le futur sous une forme palpable, bien loin de la virtualité qui s’apprête pourtant à envahir la société et le cinéma dans les décennies suivantes. Ce ne serait pas la première fois que la nostalgie d’une époque entoure un film d’une aura telle qu’il finit par devenir culte. La particularité de Retour vers le futur est qu’il provoque moins la nostalgie de l’époque elle-même, que de la confiance en l’avenir qui la caractérisait.

Tout cela pourrait facilement se résumer par la dernière phrase du film (la même que Reagan se plaisait à citer) : « where we’re going, we don’t need roads » (« là où nous allons, nous n’avons pas besoin de routes »). Si l’on érige parfois Retour vers le futur en grand classique du cinéma américain, c’est donc peut-être moins pour ses mérites objectifs et l’indéniable efficacité de l’histoire imaginée par Zemeckis et Bob Gale, que par regret pour cet avenir définitivement passé, pour ce futur vers lequel, nous aussi, nous aimerions parfois faire retour.

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