PARLEMENT | Saison 1, de Noé Debré

France, Belgique, Allemagne | 2020

Création: Noé Debré
Réalisation
: Emilie Noblet, Jérémie Sein
Scénario: Noé Debré, Daran Johnson, Pierre Dorac, Maxime Calligaro
Interprétation: Xavier Lacaille, Liz Kingsman, Philippe Duquesne, William Nadylam, Christiane Paul, Lucas Englander, Jane Turner
Genre: Comédie, Politique
Format
: 10 x 26 minutes
Diffuseur: France.tv

Sans rancune
par Mathias H.

Succès de Baron noir et des Sauvages sur Canal +, flop de Marseille sur Netflix, bilan mitigé pour Les Hommes de l’ombre sur France 2… Malgré quelques belles réussites, le moins qu’on puisse dire est que la greffe de la fiction politique n’a pas encore tout à fait pris au sein d’une culture télévisuelle française qui reste largement dominée par les séries familiales et policières. Mais alors qu’on continuait de guetter l’émergence de fresques dramatiques aussi ambitieuses qu’A la Maison-Blanche ou House of Cards, la surprise nous vient cette année d’une modeste comédie satirique en 10 épisodes, diffusée sur France.tv et centrée sur les premiers pas d’un assistant parlementaire européen occupé à faire voter un amendement interdisant le « finning » (une pratique qui consiste à couper et à revendre les ailerons des requins).

« Une série sur l’Europe, l’enfer ! », s’exclame Samy dans l’épisode 6 de Parlement, alors que sa collègue britannique se moque de ses méthodes de travail, naïvement inspirées de séries américaines. Et en effet, si la fiction politique hexagonale est encore loin d’être parvenue à maturité, on pouvait craindre le pire d’une série abordant le sujet sous l’angle peu romanesque des institutions européennes. Pourtant, en poussant le curseur de la satire au maximum (sur un modèle très proche de l’américaine Veep, qui s’est achevée l’an dernier sur HBO), Parlement réussit non seulement à nous captiver et à nous faire rire, mais elle parvient également, au passage, à tirer pleinement parti d’un format (le 26 minutes) encore insuffisamment exploité en France, en dehors des séries produites sous le label OCS Signature.

Pour remporter ce pari risqué, Parlement fait le choix de focaliser son attention sur un trio de jeunes assistants parlementaires, dont les mésaventures nous conduiront à découvrir non seulement les rouages des institutions bruxelloises et strasbourgeoises, mais aussi les turpitudes des députés eux-mêmes, entre incompétence, machiavélisme et conflits d’intérêt. En plus du maladroit Samy, qui découvre avec nous la nullité de son MEP (comprendre « Member of the European Parliament », ou plus simplement député), le scénario suit aussi le parcours de Rose, une assistante britannique désespérée par le virage populiste opéré par sa députée pro-Brexit, et Torsten, un jeune homme cynique et déjanté, aux ordres d’une députée allemande aussi glaciale qu’impitoyable.

On l’aura compris, Parlement ne recule pas devant les clichés ni la caricature. Ici, tout le monde en prend pour son grade, du Polonais alcoolique au Français paresseux, en passant par l’Italien beau parleur, l’Espagnol sanguin et l’Allemand amoureux des saucisses. Et les nationalités ne sont pas les seules à être moquées, puisque les lobbyistes sont ouvertement comparés à des prostitués ou à des mercenaires, alors qu’un activiste américain, aussi charmant que manipulateur, profite de la moindre occasion pour afficher ses pectoraux, entre deux conférences dépourvues de fond. Quant aux députés et fonctionnaires dans leur ensemble, ils sont souvent montrés comme déconnectés, incapables de différencier les citoyens qu’ils croisent dans l’ascenseur (« ils se ressemblent tous ») ou de retracer l’histoire de l’institution pour laquelle ils travaillent. Mais si la série embrasse tous les clichés, c’est pour mieux en révéler les limites, naviguant habilement entre les contradictions des uns et des autres, sans pour autant réduire trop naïvement leurs défauts.

Car l’amertume causée par l’« aventure européenne », aussi bien au sein du peuple que parmi les députés eux-mêmes, est loin d’être évacuée par le scénario. D’abord, le Brexit est omniprésent tout au long de cette saison 1, qui s’ouvre sur les images au ralenti d’une célébration orgiaque organisée par les brexiters (et dont on apprendra un peu plus tard qu’elle est hebdomadaire) et n’hésite pas à ridiculiser l’irrésistible Sharon, députée populiste qui se demande si elle ne pourrait pas rester à Bruxelles pour « aider quelqu’un à s’assurer que le Royaume-Uni reste dehors ». La romance franco-britannique qui s’esquisse peu à peu entre Rose et Samy peut d’ailleurs être vue comme le fantasme d’une réconciliation possible. Elle donne en tout cas lieu à un épisode à huis-clos, le plus beau de la saison, au cours duquel les deux assistants, enfermés dans un bureau, débouchent une bouteille d’alcool polonais, dansent sur un vieux tube italien et discutent des différences entre la bise belge et la bise française, avant d’être interrompus par un appel de Facebook, qui espère débaucher Rose et la faire adhérer à la « culture » de l’entreprise américaine.

Cette amertume, c’est aussi celle, à mi-saison, d’un groupe de professeurs retraités venus visiter le Parlement, équipés pour une véritable randonnée et dont personne ne veut s’occuper. Une façon intelligente, pour le scénario, de convier le regard extérieur dans ce qu’il peut avoir de plus caricatural (les anciens professeurs se laissent vite aller à des réflexes anti-germanistes), sans pour autant le mépriser (l’un des enseignants donne à Samy une véritable leçon d’histoire européenne), jusqu’à une scène particulièrement drôle, au cours de laquelle Samy se trouve confronté à un conseil de classe improvisé, félicité pour ses efforts, mais invité à ne pas « se reposer sur ses lauriers ».

Mais c’est surtout à l’épisode 9, l’avant-dernier de cette première saison, que Noé Debré et ses co-scénaristes donnent voix aux rancœurs et aux frustrations causées par le fonctionnement des institutions européennes. Dans une diatribe d’une violence étonnante, illustrée par des images d’archives réelles, la députée allemande Ingeborg, personnage le plus ouvertement négatif de la série, se laisse aller à un réquisitoire aigre et rageur contre l’arrogance française, la condescendance allemande, l’imprudence grecque, le mépris anti-démocratique des pays de l’Est, l’immaturité des citoyens, ou encore l’opportunisme des populistes. Cette scène, en rupture de ton totale avec le reste de la série, que ce soit par sa gravité ou par son style, empreint de réalisme magique (le reflet d’Ingeborg s’anime de lui-même dans le miroir), est l’une des plus fortes de Parlement et dit assez, par sa puissance, l’ambition générale d’un projet qui dépasse largement la simple sitcom politique.

Pourtant, les défauts de ce qui serait une « simple sitcom politique » ne sont pas totalement absents de Parlement. En début de saison, la tentation d’un burlesque facile et d’un vaudeville très français affleure, avec son lot d’insultes et d’amants dans le placard (ou, en l’occurrence, de maîtresses nazies dans les toilettes). On pourra aussi regretter que le dernier épisode succombe au pathos du discours grandiloquent ou de la déclaration amoureuse de dernière minute, comme dans un vieux téléfilm américain. Mais heureusement, ces défauts restent largement endigués par la qualité d’une écriture à l’évidence particulièrement documentée, par un humour qui reste le plus souvent très fin, même dans l’outrance, et par une tendresse généralisée, qui réussit à nous faire aimer cette galerie de bras cassés comme notre propre famille, une grande famille à laquelle on ne serait pas si mécontent, finalement, d’appartenir.