FOLIE DOUCE ET SUEURS FROIDES

par Hugo MATTIAS

La marque à la pomme peut se réjouir (ou pas), le nouveau film de Steven Soderbergh est entièrement filmé à l’Iphone, et cette particularité sera sans aucun doute mise en avant lors d’une sortie qui s’annonce confidentielle, en plein mois de juillet. Si Paranoïa est par ailleurs une oeuvre très mineure, il faut avouer qu’elle tire pleinement profit de cette spécificité technique. La netteté froide de l’image, une photographie assez terne et le cadre toujours relativement réduit, avec un léger effet fish-eye, donnent au film une atmosphère étouffante qui colle parfaitement au sujet : une jeune femme victime de harcèlement qui tombe dans la paranoïa et se fait interner contre son gré. Paranoïa se déroule presque exclusivement à huis-clos, dans l’hôpital psychiatrique d’où Sawyer tente en vain de s’échapper, et peut être vu (du moins dans ses enjeux) comme une version lo-fi de Shining.

Ce qu’il y a ici de plus intéressant, c’est le doute qu’installe Soderbergh sur la santé mentale de son personnage. Le préambule est si court, si dépourvu d’interactions sociales, d’enjeux et de personnages secondaires, qu’on entre avec Sawyer dans l’hôpital sans vraiment savoir qui elle est. Bien sûr, on ne peut s’empêcher de s’identifier à la jeune femme et la manière dont on la dépouille peu à peu de ses vêtements, de son autonomie et de sa dignité fait froid dans le dos. Mais quand Sawyer accuse son infirmier d’être le harceleur qui la terrorise depuis plusieurs années, on finit par se demander si son internement est ou non justifié. Malheureusement, la suite du film tranche cette question et le scénario plonge dans une sorte de série B qui se suit sans déplaisir, mais ne parvient plus à inquiéter. L’angoisse laisse alors place au suspense d’un thriller à petit budget qui multiplie les rebondissements pour compenser la pauvreté de son matériau.

Dans une année où les festivals et cérémonies se sont emparés les uns après les autres du phénomène #MeToo, Paranoïa (présenté à la Berlinale) bénéficie d’un certain effet d’à-propos, mais n’offre sans doute pas le regard le plus subtil sur la question du harcèlement. Au contraire, le face-à-face final entre la victime et son bourreau relève d’un parti pris d’outrance qui frise le comique (involontaire ?) et achève de faire de Paranoïa un film moins inquiétant dans son déroulement que dans ses prémices. Reste que ce système psychiatrique aux allures carcérales et aux motivations mercantiles est assez glaçant et donne à réfléchir. C’est peut-être la seule chose qu’on retiendra de cette oeuvre modeste, qui risque bien de sortir dans l’indifférence et de tomber rapidement dans l’oubli.