PANIC ROOM, de David Fincher

Etats-Unis | 2002

Réalisation: David Fincher
Scénario: David Koepp
Décors: Jon Danniells, Garrett Lewis
Costumes: Michael Kaplan
Photographie: Conrad W. Hall, Darius Khondji
Son: John Fundus, Skip Lievsay
Montage: James Haygood, Angus Wall
Musique: Howard Shore
Interprétation: Jodie Foster, Kristen Stewart, Forest Whitaker, Dwight Yoakam, Jared Leto, Patrick Bauchau
Genre: Thriller
Durée
: 1h52
Sortie française: 24 avril 2002

Tête chercheuse
par Mathias H.

David Fincher s’est offert une caméra dernier cri. Capable de grimper trois étages en quelques secondes, elle peut aussi filmer à travers le plancher et passer les murs. Il faut dire que la maison dans laquelle le réalisateur a lâché son nouveau jouet a de quoi impressionner elle aussi. La première réplique de Panic Room plante aussitôt le décor : trois cent quatre-vingt-dix mètres carrés répartis sur quatre niveaux. Voilà le modeste « home » que Meg (Jodie Foster), ex-madame Altman, a choisi pour foyer, aux frais de son riche industriel d’ex-mari. Elle y pose ses valises et celles de sa fille Sarah (Kristen Stewart), adolescente diabétique et revêche. La vieille bâtisse au charme lugubre possède donc quelques solides arguments, mais son atout-maître est des plus inhabituels: l’ancien propriétaire y a fait construire une chambre forte, un véritable abri antiatomique équipé d’une ligne téléphonique et d’écrans de contrôle.

Voilà donc la fameuse « panic room », l’autre joujou high-tech du film. Mais qu’on se le dise : au jeu du gadget le plus cool, David Fincher affiche clairement une préférence pour sa nouvelle caméra tout-terrain. Difficile de se laisser impressionner par quatre murs de béton et deux caisses remplies de rations de survie après l’acrobatique travelling qui nous conduit du lit de Meg aux trois intrus pénétrant, en pleine nuit, dans la maison. Mais c’est sans importance, car ce qui intéresse vraiment le réalisateur n’est pas tant la « panic room » elle-même que le va-et-vient entre deux espaces séparés. D’un côté, le refuge inviolable où Meg et Sarah se cachent in extremis. De l’autre, le reste de la maison où les vilains malfrats se torturent les méninges pour accéder aux millions de dollars cachés dans la chambre forte.

En se heurtant d’emblée aux murs de l’imprenable forteresse, le film peine à créer une véritable tension. Quelques stratagèmes mis au point par trois cambrioleurs improvisés ne suffisent pas à nous faire sentir qu’une menace réelle pèse sur la tanière bétonnée de Meg et Sarah. Les assauts répétés semblent avant tout offrir à la mise en scène une occasion de démontrer sa virtuosité, Fincher n’hésitant pas à nous faire traverser conduits d’aération, gouttières et autres câbles téléphoniques pour mieux nous plonger dans son histoire. Embarqué sur les rails de la caméra comme sur ceux d’un manège plein d’effets spéciaux, le spectateur aura bien du mal à reconnaître le thriller claustrophobe et asphyxiant que promettait le synopsis.

C’est qu’à force d’entrer et sortir de la « panic room », on en oublierait presque ce que la claustration peut avoir d’angoissant. Maître dans l’art de créer des atmosphères oppressantes, Fincher semble ici paralysé par un scénario qui préfère multiplier les effets de manche plutôt que de serrer de près la situation et les personnages. Ici, pas d’angle mort. On est régulièrement tiré hors de la chambre forte pour ne rater aucune des querelles qui entament peu à peu la cohésion du trio de voleurs, lesquels se montrent d’ailleurs assez peu inquiétants. Les scènes les plus efficaces sont celles où le scénario ouvre brièvement la maison sur le monde extérieur. Deux policiers insistants et un voisin ensommeillé ravivent ainsi par de fragiles promesses de salut un sentiment de réclusion qui fait paradoxalement défaut au film.

Lancée à travers l’immense maison comme une tête chercheuse, la caméra de Fincher ne sait plus très bien ce qu’elle doit trouver. Le film souffre avec elle d’une difficulté à rassembler ses effets dans une perspective claire. Son personnage principal, sans épaisseur ni trajectoire cohérente, n’arrange rien. D’abord empesée et austère sous son long manteau et derrière ses lunettes à monture noire, Meg se transforme soudain en héroïne de film catastrophe. Un simple « fuck », hésitant mais libérateur, et la voilà qui court, plonge, crie, incendie et prend les armes.

A l’arrivée, c’est peut-être à cela que Panic Room ressemble le plus : un film catastrophe en miniature, un blockbuster à huis-clos.  D’un côté, Meg et la maison comme territoire à reconquérir. De l’autre, les trois intrus et la chambre forte comme espace à envahir. Panic Room exploite assez maladroitement ce dernier aspect du scénario (l’étranglement de l’espace intérieur par l’espace extérieur). A l’inverse, il fait la part belle à la défense de la zone de repli comme préalable (ou équivalent) à la conquête du territoire entier. La protection acharnée de la « panic room » s’apparente à une guerre dont l’enjeu est aussi bien la prise de possession de la maison que l’assurance de son inviolabilité totale et définitive, garantie par le droit du plus fort. Panic Room – ce n’est pas là son moindre défaut – offre ainsi une vision de l’héroïsme qui paraît aujourd’hui désuète. La violence de l’intrusion nocturne semble implicitement dotée d’une fonction émancipatrice et identitaire pour le personnage de Meg, qui doit reprendre seule le contrôle de sa maison.

A quelques secondes du générique, la caméra se calme enfin. La tête chercheuse a atteint son but. Sous la lumière des néons de la police, le visage de Meg accuse le choc du cataclysme qui s’est abattu sur son foyer. Elle regarde, abasourdie – mais comme illuminée, soudain – l’ennemi qu’elle a vaincu, livré aux mains de la police. Un fondu au noir plus tard et la voilà assise sur un banc, la tête de sa fille reposant sur ses genoux. Elle a retrouvé son long manteau et ses lunettes à monture noire, mais son visage tuméfié est là pour attester du traumatisme comme de la victoire. La mère et la fille parcourent les petites annonces immobilières: la recherche d’un nouveau chez-soi, comme une expansion de l’espace à conquérir, peut commencer.

Une tête chercheuse. En anglais, « homing device » : un outil dirigé vers sa cible, mais aussi vers son foyer. Dans Panic Room, les deux notions se confondent. Le film semble si impatient de nous introduire dans la maison et de nous y enfermer qu’on se demande si la majestueuse bâtisse n’est pas le seul argument et le squelette d’un film dépourvu de chair. Le décor à huis-clos comme idée de départ et comme point d’arrivée, à la fois un foyer et une cible. A peine entrée dans la maison, la caméra de David Fincher a donc déjà atteint son point de mire, condamnée ensuite à tourner en rond pour prendre, inlassablement, possession des lieux. Quant au personnage principal, il a réussi à protéger son foyer de ceux qui l’avaient pris pour cible. Pour accéder à cet affranchissement par la force, il fallait un peu de sang et de larmes. Triste morale.