LA DERNIÈRE LARME

par MATHIAS H.

Dès le générique d’ouverture, Mirage de la vie s’annonce comme une oeuvre-somme. Pendant que les noms défilent à l’écran, des diamants tombent en pluie sur un fond noir et s’empilent lentement pour offrir au spectateur le symbole le plus parlant de ce qu’aura été l’oeuvre de Douglas Sirk: un cinéma de la beauté et des larmes, de la générosité des images aussi bien que des sentiments. Un cinéma, aussi, dont les qualités très concrètes s’assemblent toujours en visions oniriques et quasi-abstraites.

Les images, justement, sont la première des signatures de Sirk, l’essence même de son style. Mirage de la vie ne fait pas exception: de la beauté des couleurs (magnifiquement restaurées en 2016) à celle des costumes et décors, en passant par le caractère artificiel de la représentation de la nature, on retrouve tous les ingrédients qui font la magie de son cinéma. A tel point qu’on a parfois l’impression d’assister à une mise en abyme qui ferait passer sous nos yeux les bribes familières des décors issus d’autres films (plages de La Ronde de l’aube, neige et sapins de Tout ce que le ciel permet, luxueux intérieurs d’Ecrit sur le vent, etc.).

Le scénario de Mirage de la vie constitue lui aussi une sorte de bilan qui convoque les fantômes d’une filmographie aussi variée que cohérente. Lana Turner, dans le rôle d’une veuve ambitieuse qui enchaîne les castings pour réaliser son rêve de devenir actrice, rappelle les rôles de Barbara Stanwyck dans All I Desire ou Demain est un autre jour. Susie et Sarah Jane, les deux jeunes filles aux caractères opposés, représentent une percée inédite du thème de l’adolescence dans le cinéma de Sirk, mais aussi la concrétisation d’un portrait de la jeunesse esquissé de façon discrète dans Tout ce que le ciel permet et Demain est un autre jour. Quant à John Gavin, déjà présent dans Le Temps d’aimer et le temps de mourir, il est l’archétype de la figure masculine sirkienne. Beau et protecteur, à la fois mystérieux et disponible, il est moins un personnage qu’une silhouette traversant le film, une voix sourde et imperturbable servant de contrepoids au tragique qui se déploie au fur et à mesure qu’avance Mirage de la vie.

Le sentiment général de familiarité est si fort qu’on a parfois l’impression que le style et la matière de Sirk se sont condensés en un objet cinématographique autonome qui, une fois lancé, pourrait continuer à dérouler indéfiniment tous ses fils narratifs, sans aucun climax et sans autre enjeu que le plaisir du récit et de la mise en scène. C’est le sentiment que donne souvent Mirage de la vie, dont le scénario est particulièrement riche et accumule les thèmes (racisme, amour, ambition, émancipation…) jusqu’à offrir l’image d’une saga familiale qu’on pourrait facilement découper en épisodes et dont on a du mal à voir le bout.

Malgré tout, on comprend très vite que Douglas Sirk a autre chose en tête que de dresser un monument à sa propre filmographie. Dès la scène d’ouverture, la présence d’une femme noire au milieu d’une foule blanche attire l’attention. Pas seulement parce qu’elle est la seule femme de couleur sur cette plage, mais parce que cette simple image introduit un drôle de décalage dans notre mémoire de cinéphiles. Cette plage, ces enfants qui s’amusent, ces policiers qui patrouillent, on les a vus cent fois dans le cinéma de l’âge d’or hollywoodien. Mais cette femme noire, jamais. Non pas que les personnages noirs aient été complètement absents du de ce cinéma-là, mais on avait jusque là davantage l’habitude de les voir en cuisine qu’à la mer.

Justement, le personnage d’Annie reprend très vite le rôle de gouvernante que le cinéma et la société s’attendent à la voir assumer. Mais le souvenir de cette première apparition sur la plage reste ancré dans l’esprit du spectateur. La suite du film le confirme: Annie est non seulement la grande nouveauté du cinéma de Sirk, mais aussi le personnage central de son ultime film américain.

Le récit des relations difficiles d’Annie avec sa fille (qui a la peau blanche, mais peine quand même à accepter ses origines noires) produit un effet étrange sur le scénario. Tout se passe comme si deux films se déroulaient en parallèle sous nos yeux. D’un côté, l’ascension de Lora, de l’autre, la souffrance et l’abnégation d’Annie. Les personnages de ces deux films habitent la même maison, s’aiment et se disputent, mais jamais ces interférences ne remettent en cause l’impression d’une séparation nette entre leurs vies. C’est précisément ce qui donne souvent le sentiment de regarder une série télévisée plutôt qu’un film, ou d’avoir sous les yeux un Sirk très fort esthétiquement mais mal servi par un scénario légèrement fourre-tout.

Là encore, il ne s’agit que d’une impression fausse. Il faut attendre la fin du film pour comprendre que ce personnage de femme noire, dont l’histoire semble secondaire, est en réalité la raison d’être de Mirage de la vie. C’est toute la force de ce mélodrame que de faire grandir le personnage d’Annie de manière totalement imperceptible, de la faire entrer dans la lumière sans la sortir de l’ombre, et de réussir à filmer pendant deux heures un personnage noir tout en mettant en scène l’effacement auquel le voue le racisme d’une société et de son cinéma. Le représenter, en quelque sorte, à l’intérieur même du défaut de représentation dont il souffre.

En cela, l’histoire d’Annie n’est pas un deuxième film dans le film, il est seulement la partie du film qu’on a pris l’habitude d’effacer et qui ressurgit ici devant la caméra de Sirk comme un retour de refoulé. Quand Annie explique à Lora qu’elle a déjà planifié son enterrement et qu’elle veut une cérémonie grandiose avec une foule d’amis, Lora s’étonne : « je ne savais que vous connaissiez autant de monde, vous n’invitez jamais personne ». Mirage de la vie peut être vu, à la veille de la décennie des droits civils, comme une manière d’inviter Annie et sa foule d’amis dans le cinéma américain. Une façon très discrète de les y faire entrer par la petite porte (une simple apparition sur une plage, un escalier de service), avant de les laisser repartir en grande pompe, riches du magnifique portrait de femme qui leur est en quelque sorte dédié.

En ce sens, le dénouement du film est sans doute le plus bouleversant de la carrière de Sirk. Les visages qui accompagnent ce final grandiose n’ont rien à voir avec ceux qui peuplaient la plage du début. Ils sont aussi bien noirs que blancs, et ils ne renvoient à aucune mémoire cinéphilique. Pourtant, ils charrient avec eux leur propre mémoire, d’autant plus émouvante qu’elle a trop longtemps été frappée d’invisibilité. Rien n’exprime mieux cette émotion que l’interprétation déchirante de « Trouble of the World » par Mahalia Jackson, apogée d’un film qui s’annonçait pourtant comme une simple chronique dépourvue de climax.

Mirage de la vie est donc bien un diamant de plus dans la filmographie de Douglas Sirk, mais il brille d’un éclat très particulier. Il est est certes le dernier, mais peut-être aussi le plus beau. Quoi qu’il en soit, au moment de faire ses adieux à Hollywood, le maître du mélodrame offre à son cinéma une nouvelle facette qui lui permet de terminer sa carrière avec panache, sur une note d’espoir et quelques larmes de plus.