L’ENFANT-ROI

par MATHIAS H.

Dans Take Shelter, Jeff Nichols entretenait un rapport ambigu avec l’imaginaire de son héros. Michael Shannon y campait un père de famille hanté par des visions de fin du monde qui le conduisaient à vouloir trouver refuge (« take shelter ») dans l’abri anti-tornades construit au milieu de son jardin. Le réalisateur orchestrait alors un subtil jeu d’allers et retours entre champ et contrechamp, entre une nature paisible et d’inquiétants tableaux apocalyptiques qui laissaient planer le doute sur la santé mentale de Curtis. La lente descente aux enfers du personnage s’accompagnait d’une descente plus concrète dans le sol de l’Ohio, où il forçait sa famille à se réfugier avec lui. Geste symbolique dans une filmographie où le territoire occupe une place centrale, celui du Deep South notamment, cette région du sud-est des Etats-Unis où se déroulent Shotgun Stories, Mud et, aujourd’hui, Midnight Special.

Ce nouvel opus prolonge le virage amorcé avec Mud, thriller initiatique et parabole sur l’adolescence. Raconté depuis le point de vue de son jeune héros, le film orientait déjà le cinéma de Nichols vers une mélancolie très « spielbergienne ». Loin de l’atmosphère anxiogène et du sous-sol de Take Shelter, Mud, avec son bateau échoué dans un arbre et ses rêves de navigation, constituait un premier pas vers l’enfance, conçue comme une libération de l’imaginaire et une soif de mouvement. Midnight Special enfonce encore un peu le clou en racontant la cavale mouvementée d’un garçon aux mystérieux pouvoirs, enlevé par son propre père et poursuivi par le FBI, la NSA et une secte religieuse.

Le cocktail d’enfance et de science-fiction ne manque pas de rappeler un certain cinéma des années 70 et 80, notamment les œuvres fondatrices de Spielberg, Rencontres du troisième type et E.T. l’extra-terrestre, ou encore le Starman de John Carpenter. Mais Midnight Special se définit avant tout comme l’heureuse rencontre d’une trajectoire personnelle et de nouvelles conditions de production pour son réalisateur, résultat de deux événements majeurs dans le parcours de Jeff Nichols : l’expérience de la paternité et une première collaboration avec un grand studio (Warner Bros). De la première, le cinéaste tire un scénario entièrement tourné vers l’enfance, qu’il bâtit autour des visions et pouvoirs du jeune Alton. Les adultes sont ici réduits aux rôles de parents inquiets, d’experts incrédules ou de simples chauffeurs, alors que l’imagination du jeune garçon semble littéralement ouvrir des portes sur d’autres mondes. De la seconde, il met à profit les implications financières et s’offre une mise en scène (et en particulier des effets spéciaux) où cette nouvelle prépondérance de l’imaginaire trouve à se déployer avec toute la puissance nécessaire. Si les tornades de Take Shelter n’atteignaient jamais vraiment le sol de l’Ohio, Midnight Special ne se prive pas de montrer ce que peut le cerveau d’un enfant lorsqu’il est connecté à des forces cosmiques. Sans céder au spectaculaire, le cinéma de Nichols se fait ainsi plus organique, moins abstrait, et accueille à l’écran ce qui ne faisait jusqu’ici que gronder sous la surface.

La lumière tient une place essentielle dans Midnight Special. La « maladie » d’Alton, qui lui interdit de s’exposer au soleil et le contraint à vivre la nuit, est l’occasion d’un bouleversement temporel qui plonge le film dans une obscurité perpétuelle. La première scène montre ainsi une chambre entièrement calfeutrée, au centre de laquelle le petit garçon se tient assis, recouvert d’un drap blanc sous lequel on devine la lueur d’une lampe de poche. C’est bien cette lumière-là, celle que l’imagination d’un enfant fait briller en toutes circonstances, qui semble intéresser Nichols et à laquelle le film sert d’écrin.

Car l’imaginaire d’Alton dévore littéralement le film, comme ces brusques éclairs lumineux que projettent ses yeux et qui recouvrent l’écran d’une blancheur aveuglante. Le petit garçon tient les rênes d’un scénario qu’il fait tour à tour bifurquer vers la traque policière, le fantastique, la science-fiction, le film d’horreur ou encore le drame familial. Capable de transformer un satellite de surveillance en un somptueux ballet de météorites, il peut aussi se tenir debout tout en apparaissant assis pour la caméra qui l’enregistre. Jeff Nichols a l’intelligence d’accueillir la part de comédie inhérente à ce personnage d’enfant-roi qui souffle le chaud et le froid sur son environnement et communique avec calme et bienveillance ses exigences aux adultes qui l’entourent. Pour autant, il ne renonce jamais à laisser Alton guider le film.

Par cet abandon total au mouvement initié par son jeune héros, Midnight Special livre un éloge paradoxal du don de double vue dont semble jouir Alton. Si ses visions font de lui un messie au sein de la secte à laquelle l’arrache son père, elles sont aussi une drogue pour ceux qui cherchent dans les radiations de son regard une échappatoire et un sentiment de réconfort que la réalité ne peut leur offrir. Frêle, pâle, rongé par ses propres pouvoirs, le petit garçon s’inscrit dans la lignée de ces personnages d’enfants mélancoliques, aimantés par un ailleurs qu’ils ont eux-mêmes inventé et en vertu duquel leur passage sur cette terre ne peut être que fugitif (qu’on pense par exemple au Congrès d’Ari Folman, ou encore à Lunar Park, le roman de Bret Easton Ellis). C’est peut-être sur ce thème que Midnight Special se fait le plus touchant : œuvre d’un jeune père, le film met en scène avec une fébrilité communicative le risque qu’encourent toujours les enfants, ces êtres dont on peut dire qu’ils n’ont pas encore définitivement pris pied dans le réel et qui menacent toujours de le quitter.

Jeff Nichols explique avoir commencé l’écriture du scénario à la suite d’un épisode traumatisant au cours duquel il a cru perdre son fils, victime d’une convulsion fébrile. Dans un texte publié au mois de janvier par les Cahiers du Cinéma, il écrit : « Ce que j’ai compris, c’est que quand on a un enfant, on abandonne une part de soi à l’univers ». Cette phrase pourrait résumer l’esprit de Midnight Special, tant s’y trouve condensée la complexité des sentiments contradictoires auxquels semblent condamnés les parents d’Alton. Sur les visages de Kirsten Dunst et de Michael Shannon passent ainsi tour à tour la détermination à protéger le fruit de ses entrailles et la lucidité d’un renoncement nécessaire à ce qui n’appartient finalement pas plus à soi qu’à l’univers. Le choix d’acteurs fortement marqués par leurs rôles respectifs dans Melancholia et Take Shelter (deux films de fin du monde) ajoute encore à la douloureuse mélancolie qui caractérise Midnight Special. Le regard doux-amer qu’il pose sur l’enfance est aussi celui de ces deux personnages de parents déchirés par la force d’un amour inconditionnel qui vit la perte de son objet.

Si cette volonté de saisir un sentiment donne au film sa force singulière, elle lui impose aussi certaines limites. La radiographie de l’inquiétude paternelle à laquelle se livre Nichols est d’une indéniable acuité, mais déçoit parfois par son caractère statique. Sous ses faux-airs de road movie policier, Midnight Special s’inscrit en réalité dans un mouvement en trompe-l’œil. La présence récurrente des coordonnées géographiques dictées par Alton apparaît rapidement comme une fausse piste, tant le film retrouve sans cesse les mêmes chambres de motels, les mêmes forêts et les mêmes champs, où se déploie toujours la même valse-hésitation entre la préservation de l’enfant et le renoncement à le garder pour soi.

En dépliant son scénario comme les différentes faces d’une expérience inaugurale, Nichols se condamne ainsi à une certaine immobilité. Il faut attendre le final, inattendu et puissant, pour emporter définitivement Midnight Special au-delà du carcan de la série B et offrir à l’inquiétude paternelle un miroir qui la transcende pleinement, sous la forme d’architectures folles tout droit sorties d’une planche de Moebius. En s’offrant enfin le luxe et la liberté de rendre l’invisible manifeste, le cinéaste prolonge et dépasse le geste qu’avaient esquissé ses précédents films. On peut voir dans cette radicalité nouvelle de l’imaginaire, dans cette soudaine poussée verticale de visions inédites, le reflet inversé du mouvement vers les profondeurs – profondeurs du sol, de l’inconscient – qui caractérisait Take Shelter. On y décèlera alors peut-être la promesse d’une sortie de territoire pour Jeff Nichols, que sa récente paternité et sa collaboration avec Warner Bros semblent avoir inspiré et qui vient, l’air de rien, de s’inventer un nouveau monde.