OFFBEAT

par Hugo MATTIAS

Annie Walker, la trentaine passée, est écartelée entre un sex friend machiste, un travail ennuyeux, des colocataires complètement à l’ouest, une mère envahissante et, surtout, une meilleure amie sur le point de se marier. Si le film décolle vraiment avec l’annonce de ce mariage, il restera jusqu’au bout ce que ses premières scènes laissaient présager : la mise en scène burlesque d’un désenchantement toujours plus profond, puis d’une rédemption.

Le synopsis est pourtant peu prometteur : chargée d’organiser le mariage de son amie, Annie rencontre les autres demoiselles d’honneur, toutes plus déjantées les unes que les autres, et se fait rapidement évincer par la riche et belle Helen. Mais si le film séduit, c’est d’abord par son spleen sous-jacent et par la capacité du scénario à capter la part d’absurdité qui habite le quotidien très dispersé de son héroïne. Les péripéties liées aux préparatifs de l’événement, sorte de caricature fantasmatique de mariage à l’américaine que la fin du film concrétisera avec une démesure jubilatoire, servent avant tout de contrepoint au thème de la désillusion qui structure le scénario. Face à l’image de cette normalité monstrueuse, faite d’exigences sociales et financières toujours plus aliénantes, Annie paraît d’autant plus attachante qu’elle est inadaptée.

Régulièrement, le film accueille la tentation du pur délire, sans jamais l’assouvir complètement. Le comique de Mes meilleures amies se greffe à la trajectoire personnelle de la jeune femme comme autant d’excroissances bouffonnes, burlesques, voire franchement trash, qui tirent leur efficacité de leur parfaite autonomie vis-à-vis de la mécanique bien huilée du feel-good movie. La mise en scène discrète de Paul Feig et le rythme tranquille donné par le montage préservent la superposition très réussie de la trajectoire d’Annie et de la franche comédie, sans que jamais l’une ou l’autre ne se dilue dans l’excès de pathos ou la débauche de gags.

Les traits comiques les plus efficaces tirent directement profit de ce jeu sur les registres, comme dans les deux discussions, filmées en champ-contrechamp, au cours desquelles un inconnu fait brutalement irruption dans le cadre à côté d’Annie, provoquant un quiproquo aussi bref qu’hilarant. Le charme de Mes meilleures amies tient sans doute en grande partie à cette extrême souplesse, qui lui permet d’accueillir les inventions comiques les plus inattendues et de leur offrir tout l’espace qu’elles méritent. Les meilleurs moments sont ainsi ceux où les gags semblent s’étirer jusqu’à s’abstraire de l’économie générale du film, comme avec la scène des toasts, désopilante et interminable surenchère verbale opposant Annie à Helen.

Il faut peut-être voir, dans cette souplesse et cette lenteur relative, l’influence de Judd Apatow, producteur du film. Mes meilleures amies porte la marque évidente de ce style si particulier, mélange de bouffonnerie et de sérieux, qu’Apatow a su imposer depuis une quinzaine d’années dans la comédie américaine, autant par ses réalisations (40 ans toujours puceau, En cloque, mode d’emploi…) que ses productions (Freaks and Geeks, SuperGrave, Girls). Mais si le film s’avère moins terne et plus abouti que les autres produits de « l’écurie Apatow », c’est en grande partie au talent de ses actrices qu’il le doit.

Pour la plupart issues de la troupe comique « The Groundlings » et de l’inépuisable vivier du Saturday Night Live, les six jeunes femmes mettent leur talent comique et leur sens de l’improvisation au service d’un scénario largement ouvert à la liberté de jeu. Il suffit de voir la version non montée de la dispute entre Annie et une jeune cliente, pour comprendre la richesse d’un matériau initial dont Mes meilleures amies n’est que la partie émergée. C’est ce processus créatif, ouvert à la spontanéité et au délire, qui permet au film d’échapper au léger ennui propre aux feel-good movies trop bien calibrés.

La comparaison avec Very Bad Trip, dont Mes meilleures amies serait une version féminine (et féministe), a été abusivement employée pour faire entrer le film dans un cadre réducteur et commercialement plus persuasif. Pourtant, ces bridesmaids sont bien éloignées des gags tape-à-l’œil et souvent lourdauds de ce genre de comédie. Certes la crudité de leurs saillies sexuelles et de leur calvaire scatologique (une scène d’essayage traumatisante) semblent favoriser la comparaison. Mais, à y regarder de plus près, cet humour-là s’inscrit sans doute davantage dans un comique de l’excès et du décalage que dans la recherche du rire facile et gras. Quant à la présence d’un éventuel message féministe, on préférera voir en Mes meilleures amies un certain renouvellement de la place de la femme (et en particulier de son corps) dans la comédie américaine, qu’une version plus naïve d’un girl power totalement absent du scénario.

Le véritable argument féministe du film, s’il fallait en trouver un, réside donc plutôt dans l’espace qu’il offre au jeu comique féminin, et en particulier à celui de son interprète principale. La géniale Kristen Wiig est aussi parfaite dans sa joute alcoolisée avec un steward que dans l’expression d’une désillusion profonde. La souplesse du film est aussi celle de ses mimiques et de sa gestuelle, sorte de version moderne et décalée d’un vieux burlesque qu’on ne s’attendait pas à rencontrer ici. Son jeu est un savant mélange de maladresse et de grâce qui la place sans aucun doute parmi les découvertes les plus intéressantes du Saturday Night Live.

Parallèlement au récit d’une quête de bonheur, on pourra trouver en Mes meilleures amies une réflexion intéressante sur l’amitié féminine. L’inévitable happy ending amoureux se double ainsi d’une conclusion tout aussi optimiste sur la possibilité de voir éclore une amitié entre deux femmes qui ne soit pas fondée sur la complicité fusionnelle et stérile, mais au contraire sur la dissymétrie des caractères. C’est bien sûr le tandem plus ou moins harmonieux que finissent par former Annie et Helen (Rose Byrne, étonnante dans ce registre), mais c’est surtout la relation d’Annie avec le personnage débridé et surréaliste de Megan, porté par la prestation survoltée de Melissa McCarthy, qui ouvre un horizon nouveau au « film de copines », plus dissonant, moins simpliste et somme toute plus mature.

On peut s’amuser à imaginer à quel buddy movie ce genre de duo féminin pourrait donner lieu. Paul Feig a d’ailleurs tenté d’y donner corps en mettant en scène la même Melissa McCarthy et Sandra Bullock dans Les Flingueuses, son film suivant. Mais on préférera profiter de ce que Mes meilleures amies propose en l’état et parce que ce mot anglais désigne à la fois une personne excentrique et ce qui ne suit pas le tempo habituel, on rendra à la fois hommage au rythme singulier du film et au talent atypique de Kristen Wiig en qualifiant Mes meilleures amies de comédie offbeat, peut-être le premier film, au sein de l’écurie Apatow, à réaliser pleinement cet équilibre délicat et à assumer avec autant de cohérence les gags les plus osés et un fond de mélancolie.