DANS LA MATRICE

par MATHIAS H.

Comme tout super-héros qui se respecte, Néo mène une double vie : employé de bureau le jour, il se transforme, la nuit venue, en pirate informatique. Mais voilà qu’un soir, la charmante Trinity le contacte pour le compte de Morpheus, mystérieux personnage et hacker chevronné à qui elle sert de bras droit. Si Morpheus tient à rencontrer Néo, c’est pour l’initier à une vérité difficile à croire : ce que nous croyons être la réalité serait, d’après lui, une matrice (the matrix) créée par des machines monstrueuses ayant pris le contrôle de la planète. Leur objectif? Maintenir les hommes dans un état de léthargie qui permet d’exploiter en toute tranquillité leur énergie vitale. Leader d’une troupe de rebelles vivant en dehors de la matrice, Morpheus invite alors Néo à le rejoindre dans le monde réel, persuadé d’avoir trouvé en lui l’élu, celui qui doit enfin parvenir à libérer l’humanité.

Notre super-héros prend du galon : esclave le jour, condamné à vivre avec les autres rebelles à l’abri du regard rougeoyant des machines, Néo se transforme désormais, la nuit venue, en un mercenaire tout de noir vêtu, expert en arts martiaux et acrobaties en tout genre. C’est dans un vaisseau aux allures de sous-marin que Morpheus et sa bande préparent le jeune homme au combat : après avoir appris les rudiments du kung-fu, Néo peut à nouveau pénétrer dans la matrice pour en découdre avec les « agents » à apparence humaine qui y maintiennent l’ordre. Matrix prend ainsi l’apparence d’un jeu vidéo grandeur nature et Néo en est à la fois le joueur et le héros. La structure du film repose entièrement sur cette dualité entre un cadre dystopique où les hommes sont réduits au rang d’esclaves et une dimension virtuelle où leurs aptitudes sont au contraire décuplées.

Le long préambule de Matrix trace une frontière nette entre la matrice et la réalité pour définir avec exactitude les rapports entre les deux dimensions. Évitant toute facilité scénaristique, ce travail de préparation ancre solidement le film des Wachowski dans un récit d’anticipation vertigineux mais précis. Si la petite troupe peut se projeter à sa guise dans la matrice avec un stock d’armes illimité et une garde-robe impeccable, elle n’en reste pas moins enfermée dans son vaisseau de métal, régulièrement menacée par le passage des machines qui rôdent alentour. Mais l’argument initial du film le conduit naturellement à une extension du domaine du rêve en vertu de laquelle tous les songes peuvent se matérialiser. Dans la matrice, les esprits affranchis des rebelles deviennent des corps libérés de toutes les lois de la pesanteur. Matrix, après avoir suivi les étapes incontournables du scénario de science-fiction, profite alors pleinement de la latitude qu’il s’est lui-même accordée et réalise, avec une démesure jubilatoire, tous les fantasmes du film de super-héros .

Cette ambivalence entre une dystopie geek, fondée sur un imaginaire cyberpunk saturé d’informatique, et le film d’action décomplexé, rempli d’effets spéciaux à couper le souffle, structure le récit lui-même et lui confère sa puissance. A l’image de Néo, tantôt esclave au crâne rasé, tantôt guerrier ninja, Matrix se veut une œuvre profonde et légère à la fois, imprégnée d’une réflexion philosophique, mais aussi construite sur une série de rebondissements qui élargissent sans cesse le champ de ses possibles scénaristiques et visuels.

Les mêmes caractères verts composent les codes de la matrice et le message qu’envoie Trinity à Néo au début du film. Dans le premier cas, les symboles défilent verticalement sur les écrans de contrôle du vaisseau rebelle, comme les racines profondes et inaltérables de la domination des machines. Dans le second, ils forment une ligne horizontale qui invite Néo au réveil et à l’action. A l’image de ces deux types d’écriture virtuelle, Matrix trouve son équilibre dans un constant balancement entre la verticalité de références philosophiques, littéraires ou cinématographiques qui le rattachent à des racines théoriques statiques, et un imaginaire libéré, opérant la construction d’un mouvement horizontal effréné, une suite de sauts acrobatiques exécutés aux dépens de la rigidité stationnaire du propos de départ.

Le film cite régulièrement ses sources, à commencer par l’œuvre de Jean Braudillard, Simulacres et simulation, sur laquelle les Wachowski ont déclaré s’être largement appuyés. De Lewis Carroll à Georges Orwell, du Magicien d’Oz à Philip K Dick, en passant par Platon, Descartes, la Bible ou encore la mythologie grecque, Matrix est un mélange d’inspirations diverses. On serait même tenté de dire : un cocktail pompeux de références mal maîtrisées. Mais peu importe. Le film est construit sur une série de pivots qui le tirent vers l’avant à grand renfort de pilules, cookies et autres cours d’arts martiaux. A l’arrivée, jamais l’énergie du scénario ne se prend les pieds dans ces racines théoriques pourtant épaisses et tortueuses.

La fascination qu’exerce Matrix sur le spectateur, et qui lui vaut aujourd’hui le statut de film culte, est sans doute à mettre sur le compte de l’effacement des frontières entre rêve et réalité qui s’y opère. A un premier niveau, ces deux dimensions sont clairement délimitées : d’un côté l’illusion de la matrice et, de l’autre, le monde bien réel des machines qui la manipulent. Un an auparavant et dans un registre différent, le Truman Show de Peter Weir avait déjà exploité avec succès une formule semblable. Mais Matrix va plus loin. Alors que son héros ne cesse de fermer et de rouvrir les yeux, tout se passe comme si chaque étape vers sa victoire se doublait d’une plongée progressive dans le rêve et l’illusion. Néo se rapproche de son destin d’élu autant qu’il se rapproche d’une version fantasmée de lui-même, un avatar plus fort, plus intelligent, mais de moins en moins réel.

En mettant en scène cette transformation, Matrix pousse la morale rebattue du « il faut y croire » à son paroxysme : l’ouverture de tous les possibles jusqu’à la réalisation de l’impossible lui-même. La puissance de l’esprit, mise en pratique par Néo, fait mentir les oracles et monter aux lèvres des uns et des autres des « it can’t be » stupéfaits. C’est là, sans doute, que le film rejoint véritablement son sujet et rend justice à sa complexité. Car toute l’ambiguïté de Matrix réside dans sa façon, mi-naïve mi-cynique, de montrer que l’homme ne s’affranchit et n’atteint la liberté totale que dans la mesure même où il est l’esclave de la machine. L’injonction permanente à croire en soi et à repousser les frontières du possible n’a de sens que parce qu’elle produit ses effets dans le monde virtuel de la matrice : c’est dans la matrice, et nulle part ailleurs, que Néo peut accomplir son destin d’élu.

Le discours d’Andy et Lana Wachowski sur le rapport de l’homme et de la machine est donc moins univoque qu’il n’y paraît. Le spectateur partage avec le héros un même plaisir à découvrir les possibilités d’un corps composé, non plus de chair et d’os, mais de codes informatiques. Comme Néo, le film semble lui aussi explorer avec fascination ses propres virtualités, créant sa propre matrice pour mieux sauter gaiement d’un rebondissement à l’autre, libéré par sa très riche idée de départ de toute exigence de vraisemblance. La tension est permanente entre la volonté du héros de faire triompher le réel et la fascination latente pour le virtuel qui habite Matrix. Elle résonne dans les paroles de ce jeune rebelle qui évoque avec fierté la pin-up qu’il a lui-même créée sur ordinateur : « renier nos propres pulsions, c’est renier ce qui a fait de nous des humains ». Le monde de machines esclavagistes que combattent Morpheus et sa bande n’est-il pas, lui aussi, le fruit de pulsions et de fantasmes purement humains ?

Matrix tente de concilier l’axe de la matrice et celui de l’héroïsme humain, le virtuel et le réel. Il repousse à plus tard la solution de leur affrontement, comme pour mieux partager avec son héros la volupté d’un effacement des frontières et d’une liberté sans limite. Les deux derniers volets de la trilogie se chargeront, comme il se doit, de mettre en scène la guerre et la victoire. Ce qui intéresse ici, c’est l’intersection des lignes, la rencontre du songe et de la réalité dans un scénario qui avance à la vitesse de l’éclair et brille, à l’écran, de l’éclat des comètes. Matrix est un pur objet de plaisir qui marche sur un fil, à la fois à l’intérieur et en dehors des coordonnées qui le quadrillent. C’est peut-être ce qui lui a valu cette dénonciation de Jean Braudillard, peu satisfait de l’interprétation de sa théorie proposée par les Wachowski : « Matrix, c’est un peu le film sur la Matrice qu’aurait pu fabriquer la Matrice ». On serait tenté d’ajouter que ce n’est pas là le moindre de ses charmes.

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