FILMS ENTRE EUX

par MATHIAS H.

A force de fréquenter Woody Allen, on finit par ne plus compter sur un quelconque effet de surprise (qui d’ailleurs n’a jamais vraiment fait partie du plaisir procuré par son cinéma). La question serait plutôt : cette variation sur le même thème réussira-t-elle une nouvelle fois à nous séduire ? Pour qui connaît sa filmographie, chaque nouvelle découverte s’accompagne d’une certaine appréhension, mais aussi du secret espoir de retrouver ce qui faisait le sel d’une relation devenue routinière.

Maris et femmes est plus que jamais au cœur de ce qui anime l’ensemble de la filmographie de Woody Allen : une ronde amoureuse lucide et désenchantée mêlant subtilement le drame de la séparation à la comédie de remariage. En guise de variation, Allen se contente d’un dispositif de faux documentaire (mockumentary), avec caméra à l’épaule et interviews sur canapé façon Quand Harry rencontre Sally. Si le procédé permet de révéler le décalage tragi-comique entre ce que vivent les personnages et la façon dont ils le racontent ensuite face à la caméra, l’idée reste relativement anecdotique et donne lieu à une mise en scène parfois pénible. En réalité, la variation n’a ici que peu d’importance, car sa particularité est précisément de s’effacer derrière la permanence des enjeux du récit allenien et de la caractérisation de ses personnages. L’exercice de style est ici suffisamment sobre pour laisser le scénario d’Allen se déployer dans un état de sécheresse, presque de pureté, auquel le réalisateur nous a peu habitués.

Si Woody Allen a parfois pu donner l’impression de jouer les pique-assiette en empruntant allègrement à ses idoles (Fellini, Bergman, Hitchcock, etc.) avec une liberté de jazzman faisant feu de tout bois, son matériau apparaît ici plus dépouillé que jamais et pour ainsi dire réduit à une ligne de basse qui constitue en même temps la ligne directrice de toute son œuvre. Car s’il fallait donner un titre à l’ensemble de cette impressionnante filmographie (près de 50 films étalés sur six décennies), ce serait peut-être celui-ci, justement : « Maris et femmes ».

C’est bien du couple, et en particulier du couple new-yorkais qu’il est à nouveau question ici. Ecrivain raté, jeune étudiante, épouse névrosée, démon de midi… toutes les figures fétiches du cinéaste sont convoquées dans cette valse amoureuse d’une noirceur étonnante, qui préfigure le pessimisme de Blue Jasmine ou de Wonder Wheel. Au jeu des échos, le visionnage rétrospectif de Maris et femmes offre d’ailleurs une matière inépuisable, qui confirme sa place centrale dans l’univers de Woody Allen. On y croise pêle-mêle un personnage d’épouse délaissée proche d’Hannah et ses sœurs, une attraction amoureuse et artistique qui rappelle Vicky Cristina Barcelona, une femme fraîchement séparée et totalement à fleur de peau comme dans Celebrity, un couple qui se sépare pour mieux se retrouver comme dans Meurtre mystérieux à Manhattan, et même, dans la bouche d’un des personnages, une réplique qui deviendra le titre d’un film : « Wathever works ». Si Maris et femmes s’inscrit dans la lignée des meilleurs Woody Allen, c’est précisément qu’il incarne avec finesse et éloquence ces deux mots qu’on pourrait traduire en français par « le tout, c’est que ça marche ». Encore un titre possible pour résumer l’œuvre du cinéaste.

Plus encore que ces ramifications multiples, le système d’échos qui s’installe entre Maris et femmes et les autres films de Woody Allen passe par l’importance capitale que prennent ici les actrices et leurs personnages. En regardant Maris et femmes, on mesure à quel point l’œuvre du réalisateur a toujours reposé sur des numéros d’actrices, des solos (pour reprendre une métaphore musicale) parfois plus puissants que l’œuvre elle-même. Si les « doyennes » sont ici les plus impressionnantes (géniales Mia Farrow et Judy Davis), c’est peut-être en regardant évoluer la jeune Rain (Juliette Lewis) qu’on perçoit le mieux toute la richesse des personnages féminins d’Allen et la pertinence du choix de leurs interprètes. Filmée en plan serré à l’arrière d’un taxi, Lewis donne à Gabe son avis sur le manuscrit qu’il lui a fait lire et passe progressivement de la critique polie à l’attaque frontale. En regardant cette scène très simple et pourtant très belle, on pense au monologue intérieur de Dianne Wiest dans Hannah et ses soeurs, à la voix cassée de Scarlett Johansson dans Vicky Cristina Barcelona, ou encore au regard réprobateur de Charlotte Rampling dans Stardust Memories. Si les maris sont souvent au premier plan chez Allen, et captent sans doute la part la plus autobiographique de son travail, ce sont bien les femmes qui condensent sa part de mystère et de poésie, cette complexité que le réalisateur ne fait toujours qu’effleurer, trop occupé à en tomber amoureux.

Comme toujours avec Allen, la question est de savoir si l’on choisit de voir dans ces échos la pauvreté d’une inspiration en mal de renouvellement ou l’exceptionnelle cohérence d’une filmographie très personnelle. Difficile de ne pas pencher pour la deuxième option après avoir vu ce film, tant le dépouillement déjà évoqué s’y accompagne d’une émotion qui informe en quelque sorte les autres films du réalisateur, jusqu’au plus anecdotique, et leur sert pour ainsi dire de patron. En voyant Maris et femmes, on se rend compte qu’il ne s’est jamais longtemps éloigné de ce patron et n’a jamais vraiment cessé de rechercher la part de beauté que contient la rupture amoureuse, conçue comme un moteur de réinvention de soi ou de re-connaissance de l’autre.

En ce sens, Maris et femmes est fait pour séduire les spectateurs déjà acquis à la cause de Woody Allen. On y refait sa vie et on y renoue avec son passé, deux idéaux apparemment opposés, mais qui ensemble constituent l’alpha et l’omega des meilleurs scénarios du réalisateur, où l’on fait toujours confiance aux événements contre la tentation mortifère du status quo. Peu importe finalement le degré de noirceur ou de légèreté de son cinéma. Peu importe aussi qu’on nous y resserve indéfiniment le même petit air de jazz. On y trouvera toujours cette impérieuse logique du mouvement pour contredire ceux qui veulent voir en Woody Allen un cinéaste figé dans une éternelle répétition.

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