Espagne | 2019

Réalisation: Rodrigo Sorogoyen
Scénario: Isabel Peña et Rodrigo Sorogoyen
Costumes: Ana López Cobos
Photographie: Alejandro de Pablo
Montage: Alberto del Campo
Musique: Olivier Arson
Interprétation: Marta Nieto, Jules Porier, Alex Brendemühl, Anne Consigny, Frédéric Pierrot
Genre: Thriller, Drame
Durée
: 2h09
Sortie française: 22 avril 2020

Entre deux eaux
par Mathias H.

Entre ses deux thrillers à succès (Que Dios nos Perdone et El Reino), Rodrigo Sorogoyen s’est aussi fait remarquer avec Madre, un court-métrage tendu d’une vingtaine de minutes, dans lequel une mère tentait de rassurer son fils par téléphone, après avoir appris qu’il s’était perdu sur une plage déserte à la tombée de la nuit. Madre – le long métrage – s’ouvre sur une reprise à l’identique de cette première œuvre, sortie trois ans plus tôt, nommée aux Oscars et récompensée d’un Goya du meilleur court-métrage. On plonge donc immédiatement dans ce thriller intimiste, filmé en plan séquence et au steadicam (comme le veut une conception très à la mode et très premier degré du spectacle immersif). Un thriller dont le point de départ n’est pas sans rappeler The Guilty, autre huis-clos à suspense dont le scénario reposait lui aussi sur une action d’autant plus haletante qu’elle était maintenue hors-champ.

Avec Madre, Sorogoyen propose moins une adaptation qu’une extension de son propre film. Dix ans plus tard, sur la plage landaise où son fils a disparu, Elena s’est construit une vie quasi monastique, entre la petite location où elle semble toujours être de passage et le café où elle travaille, face à l’océan. Le film démarre donc réellement là où le court-métrage se refermait, sur cette plage immense qu’il s’agira de filmer comme un espace travaillé par le deuil et le trauma. Une plage qui reprend vie en même temps qu’Elena, avec ses feux de camp, ses surfeurs et ses bains de minuit. Et surtout avec Jean, l’adolescent de 16 ans par lequel Elena se laisse peu à peu obséder.

Madre nous cueille, encore légèrement secoués par la brutalité émotionnelle de son ouverture, pour mieux nous envelopper dans une étrangeté sourde qui semble émaner aussi bien de la sauvagerie de son paysage que du contraste entre la silhouette voûtée, presque fantomatique d’Elena, et la vitalité de Jean, ado tchatcheur à la belle tignasse rousse. Les boucles rousses du jeune homme ne manqueront d’ailleurs pas d’évoquer à certains spectateurs le souvenir de Camille, l’adolescente ressuscitée de la série Les Revenants. Rodrigo Sorogoyen semble en tout cas assumer la référence puisqu’il reforme, pour interpréter les parents de Jean, le couple Anne Consigny et Frédéric Pierrot, qui jouaient déjà les parents de Camille dans la série de Fabrice Gobert. Ce rapprochement est loin d’être anodin, puisqu’on retrouve, dans Madre, une même façon de filmer le paysage comme un espace gonflé de fantasmes, la forêt comme un territoire des morts et la figure de l’adolescent comme une figure de revenant.

Entre son utilisation du grand angle et le mouvement permanent du steadicam, la mise en scène de Sorogoyen sécrète elle aussi une forme d’étrangeté, un état d’attente inquiète. Les images qui nous sont données à voir, par la neutralité apparente de leur cadrage, de leur mouvement et de leur montage, donnent souvent l’impression d’avoir été enregistrées par un drone ou par une caméra de surveillance, nous renvoyant sans cesse à une position de spectateur-voyeur aussi intrigante qu’inconfortable.

Car on ne sait finalement pas très bien de quoi Sorogoyen voudrait nous rendre témoins. La naissance du désir d’Elena pour Jean, désir autour duquel rôdent les tabous de l’inceste et de la pédophilie, a quelque chose d’intéressant tant qu’elle se traduit, dans la mise en scène, par un travail sur le regard. Le corps de Jean s’offre ainsi par deux fois comme l’objet passif d’un fantasme de résurrection, la première fois à distance, lorsqu’Elena espionne sa famille depuis le jardin où elle s’est cachée, et la seconde dans une proximité presque insoutenable, quand Elena regarde Jean dormir et isole une à une les différentes parties de son corps, interrompue au moment précis où la tendresse se muait en érotisme.

Une fois ce trouble installé, tout se passe comme si Madre ne savait plus quoi faire de ce personnage et de son inquiétante obsession. La laisser se développer sans tenter de réduire son ambiguïté ni la juger ? En faire l’objet d’un suspense de mauvais goût autour d’un éventuel passage à l’acte ? Dans une scène de boîte de nuit, Elena rencontre trois jeunes hommes qui l’embarquent dans leur voiture et commencent à filmer leur périple, avant de refuser de la laisser descendre. Une scène qui ne débouchera sur rien, sinon une tension gratuite qui contribue encore un peu plus à brouiller les pistes quant aux intentions du scénario.

Finalement, après s’être installé avec un peu trop de facilité et de complaisance dans l’incertitude et la passivité de son héroïne, Madre se referme de manière très scolaire sur un effet de miroir, rejouant l’échange téléphonique du début pour en modifier l’issue et organiser un adieu qui viendra réparer la blessure du déchirement initial. Un effet de clôture scénaristique qui arrive comme un cheveu sur la soupe et ramène rétrospectivement le cœur du film – le caractère éthéré de sa mise en scène, l’étrangeté de ses décors, l’ambiguïté des rapports entre ses personnages – à une sorte de long flottement émotionnel, une façon un peu opportuniste de maintenir le spectateur aux abois. Variation sur le thème du deuil ou thriller intimiste, Madre navigue ainsi entre deux eaux et n’arrive à bon port qu’au prix d’une certaine lassitude de spectateur.