Love, Simon (2018)

/Love, Simon (2018)
  • Nick Robinson dans le film Love, Simon réalisé par Greg Berlanti et sorti au cinéma en 2018

MEAN BOYS

par Hugo MATTIAS

Love, Simon, avant d’être un bon ou un mauvais film, est d’abord un projet original et intéressant. Le traitement du thème de l’homosexualité à l’intérieur du cadre très codifié du teen movie et de la comédie romantique est un choix relativement inédit, du moins sous la forme lisse, légère et parfaitement calibrée pour le public mainstream que propose ici Greg Berlanti. Cette nouveauté peut sembler anecdotique, mais elle pourrait bien préfigurer la fin d’une époque : celle du cinéma LGBT en tant que genre à part entière, destiné à un public de niche et complètement distinct du reste de la production cinématographique.

Si Love, Simon (comme Brokeback Mountain 13 ans plus tôt) peut être vu comme l’un des signes avant-coureurs de cette évolution, encore faudrait-il, pour qu’il ait réellement ce type d’influence, que ses qualités intrinsèques et son succès commercial donnent des idées aux producteurs. Or après avoir vu le film, on a de sérieux doutes sur sa capacité à faire des émules. Le mélange des genres (au sens cinématographique du terme) est bien ce que le film propose de plus intéressant, mais c’est aussi par là qu’il échoue – en partie – à convaincre.

La voix off sur laquelle s’ouvre Love, Simon l’affirme dès les premières secondes : Simon est un lycéen banal (« I’m just like you »). Premier signe de la maladresse du film, les images qui accompagnent cette ouverture le montrent sur le seuil d’une belle maison de banlieue, entouré de sa famille, prêt à recevoir son cadeau d’anniversaire : une voiture neuve. La banalité, ici, a donc le visage d’une prospérité placée sous le signe de l’american way of life, de l’aisance financière et d’une esthétique digne des publicités les plus kitsch. Peu importe, ce qui intéresse ici Greg Berlanti et ses deux scénaristes, c’est le petit grain de sable coincé dans la mécanique bien huilée du quotidien, le grand secret de Simon et le point de départ de l’histoire qui va nous être racontée, à savoir son homosexualité. Quand un lycéen anonyme avoue être gay sur un réseau social, Simon y voit l’occasion de partager ses difficultés à s’accepter et entre en conversation avec l’inconnu, surnommé Blue.

Sur ce point de départ plutôt efficace (Simon tentera ensuite de deviner l’identité de Blue en scrutant le comportement de ses camarades pour y déceler un signe ou une confirmation), le scénario de Love, Simon greffe une histoire de chantage qui oblige Simon à manipuler ses amis pour éviter que son secret ne soit révélé. Avec ce deuxième fil narratif, le film tourne le dos au réalisme et adopte tous les gimmicks du teen movie déjanté, façon Mean Girls ou Clueless (personnages stéréotypés, profs délirants, discours larmoyants et gags faciles…). Cette forme d’outrance est en elle-même assez bienvenue, mais malheureusement, les choix qui en découlent se marient assez mal avec le ton plus dramatique qu’impose l’enjeu central du film, à savoir le coming out du personnage principal et l’angoisse de la réciprocité qui caractérise le désir homosexuel. La finesse (relative) dont fait preuve le scénario lorsqu’il s’attarde sur les rapports familiaux ou les relations d’amitié qu’entretient Simon avec son entourage est complètement anéantie par les excès du scénario dès qu’il s’agit de s’intéresser aux personnages secondaires et aux conséquences du chantage que subit le jeune homme.

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Pour résumer, plus on s’éloigne du personnage de Simon, plus on tombe dans la caricature. Pour un film dont le concept porte en lui une promesse de détournement des stéréotypes habituels, il est dommage que ce détournement revienne finalement à une simple inversion du regard. L’adolescent homosexuel devient un personnage à part entière, complexe, nuancé, placé au centre du scénario, mais en retour ses trois amis sont pris dans une histoire de manipulation qui en fait des pantins peu crédibles, y compris dans leur colère ou dans l’inévitable pardon final. Même la façon dont les deux brutes du lycée se moquent de l’homosexualité de Simon semble engluée dans un système de caractérisation des personnages très daté, qui entre en contradiction avec la volonté de fuir les clichés dont témoigne par ailleurs Love, Simon.

La représentation de l’homosexualité elle-même (en dehors de ce que traverse le personnage de Simon) semble souvent complètement rétrograde, comme s’il fallait prendre par la main le public cible (jeune et mainstream, à l’évidence) pour l’accompagner vers un changement de perspective pourtant assez peu révolutionnaire. La prof lesbienne (forcément virile et colérique), le jeune homosexuel assumé (forcément efféminé et obsédé par la mode) et la courte séquence de comédie musicale (sur du Whitney Houston, évidemment) sont autant de concessions aux stéréotypes du teen movie qui n’ont pas leur place dans un film se voulant par ailleurs assez fin dans le portrait qu’il dresse de son personnage principal.

Simon n’est pourtant pas dépourvu d’invraisemblances, lui non plus. La facilité avec laquelle il affronte certaines situations et le courage dont il fait parfois preuve sont certes assez plaisants et salutaires pour le dynamisme du récit, mais aussi en totale contradiction avec sa caractérisation de départ, qui insistait lourdement sur sa difficulté à assumer son orientation sexuelle. Plus généralement, en tant que premier « vrai » héros de teen movie gay, Simon constitue en quelque sorte un personnage expérimental, encore mal dégrossi, qui manque cruellement de relief et de vraisemblance.

Mais, dans le même temps, parce qu’il reste de bout en bout cet avatar neutre, cet adolescent un peu insipide et ce support d’identification confortable pour le spectateur (toujours le même « I’m just like you »), Simon apparaît comme le seul personnage du film échappant à l’esprit de caricature ambiant. Ce refus de la surdétermination du héros gay permet à Love, Simon d’atteindre partiellement ce qui semble être son objectif premier : faire entrer le cinéma LGBT dans l’ère du mainstream. On peut d’ailleurs étendre ce constat au film entier. Plutôt que par l’emprunt aux genres très codifiés dont il s’empare, c’est en effet par une certaine indétermination, un certain flottement générique que Greg Berlanti réussit finalement à séduire.

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En ce sens, Love, Simon est peut-être moins la préfiguration d’un avenir du cinéma LGBT qu’une somme de son passé. Plutôt que de réussir le mélange des genres entre la tradition du film de coming out et celles, plus populaires et commerciales, du teen movie et de la comédie romantique, Greg Berlanti atteint une sorte de non-genre, un entre-deux où défilent tous les visages de l’homosexualité (comme les visages successifs du mystérieux Blue) et tous les fantasmes liés au coming out (réaction décevante puis réconfortante des parents, moqueries puis applaudissements des camarades de classe, abandon puis soutien des amis, etc.).

Comme les combinaisons que forme l’esprit inquiet de Simon, le film propose donc une sorte d’algorithme des possibles qui synthétise l’imaginaire du coming out tel qu’il s’est développé dans le cinéma gay depuis plusieurs décennies. Par cette particularité, Love, Simon perd en substance et en personnalité propre ce qu’il gagne en universalité et en légèreté : parce qu’il reprend, sous une forme joyeuse et superficielle, une tradition de la gravité et du mélodrame, Greg Berlanti fait de son film un objet très mineur, en même temps qu’un récit optimiste, où toutes les réalités vécues par un adolescent homosexuel sont relues à travers le prisme d’un romantisme décomplexé.

Simon, c’est donc un peu la somme de tous les adolescents gay qui ont défilé sur nos écrans depuis les années 80, mais c’est aussi une version plus sereine et légère de ces mêmes adolescents. Certains y verront assurément une bouffée d’air frais, tant la représentation de l’homosexualité au cinéma reste encore trop souvent limitée au choix apparemment indépassable du désespoir ou de l’exubérance. Si Love, Simon offre une synthèse de ces deux voies, et s’il trace timidement un sillon pour l’avenir, on peut espérer que ce sillon s’épanouira, après lui, sous une forme plus ambitieuse que cette bluette sympathique, mais aussi très maladroite et vite oubliée.

2018-08-22T12:24:50+00:00 Tags: , |

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