L’AMOUR (DU) VINTAGE

par Hugo MATTIAS

Quand Marie invite Francis à boire le thé dans ses nouvelles « tasses disparates », à la fin des Amours imaginaires, elle s’excuse : il n’y a plus de madeleines. Faut-il voir dans cette réplique une allusion à une mélancolie proustienne, cachée derrière le goût du personnage de Marie pour les accessoires et les vêtements désuets ? On serait plutôt tenté d’y déceler une certaine ironie, le film n’ayant cessé de se livrer, par une mise en scène toute en références et en hommages, à la nostalgie, voire même au fétichisme.

Comme J’ai tué ma mère, Les Amours imaginaires s’ouvre sur la citation d’un auteur français (Musset succède ici à Maupassant), puis laisse place à un témoignage. Face caméra, le jeune Hubert, interprété par Xavier Dolan, évoquait sa relation avec sa mère dans de brèves séquences où s’exprimaient toute l’impuissance, la rage contenue et les paradoxes de l’adolescence. Face à cette forme très personnelle de discours, qui caractérisait le projet lui-même, la boursouflure et l’affectation de la mise en scène apparaissaient comme un vernis cinéphilique, une posture de jeune réalisateur (dix-neuf ans à l’époque) destinée à s’atténuer ensuite. Mais Les Amours imaginaires, bien loin de confirmer cette impression, enfonce au contraire le clou de l’esthétisation. Ralentis façon Wong Kar Wai, situations et dialogues très « nouvelle vague » (« Allo, c’est malade, j’appelle pour dire que je suis Marie »), intrigue à la Jules et Jim, hommages à Musset, Miron, Hepburn, Araki, pour ne citer qu’eux : le film croule littéralement sous le caractère référentiel de sa forme.

Or pour ce qui est du fond, que trouve-t-on dans Les Amours imaginaires ? Après les monologues intimes qui émaillaient J’ai tué ma mère, le spectateur est ici invité à écouter des témoignages de jeunes inconnus qui ponctuent le film d’anecdotes sentimentales diverses, sorte de contrepoint collectif à l’histoire particulière que met en scène Xavier Dolan. Mais le sujet, somme toute assez dérisoire, autour duquel se noue l’intrigue des Amours imaginaires (une fille et un garçon tombent amoureux du même garçon), est-il à la hauteur du tournant moins personnel, plus générationnel peut-être, que semble vouloir opérer le réalisateur avec cette multiplication des points de vue et ce titre au pluriel ?

La réponse est non. Mais on a sans doute tort de vouloir justifier l’excès des ambitions formelles par la profondeur du propos. Car l’apparence de superficialité, voire le kitsch (on pense parfois à Almodovar), est au cœur même du propos des Amours imaginaires. Si la succession des anecdotes face caméra est plaisante et apporte une respiration comique bienvenue, ce n’est peut-être pas là que se loge, s’il existe, le discours générationnel du film. On le trouvera davantage dans l’obsession du vintage qui traverse tout le récit et reflète une tendance générale de notre époque. Présent dans les costumes, tout droit sortis des friperies de Montréal, les cadeaux qu’offrent les deux héros à l’objet de leur désir (un canotier, un poster d’Audrey Hepburn), ou encore la photo de James Dean que montre Francis à son coiffeur, cet attachement au passé trouve son expression la plus constante et la plus amusante dans le personnage de Marie, toujours vêtu selon la mode américaine des années 50, qui tape ses lettres à la machine avant de les cacheter à la cire.

Alors, Les Amours imaginaires n’est-il finalement que le film d’une génération hipsters, nostalgique et superficielle ? La réponse, une fois de plus, est non. Xavier Dolan sait porter un regard critique sur cette superficialité, en inventant des personnages pour qui l’emploi du mot « manichéen » est synonyme d’intelligence et l’admiration pour Audrey Hepburn un indice d’homosexualité. Il dresse le portrait d’une génération noyée dans la multiplication des signes et des références, sorte de paroxysme d’une pop culture étouffante ou pathétique, selon les cas. Or les moments de fulgurance du film résultent de la capacité du réalisateur à mettre en scène l’affleurement de l’émotion la plus simple, la plus intemporelle au sein de cet univers étouffant. Par là, il montre que la génération qu’il dépeint, sur les questions sexuelle et amoureuse, n’est pas beaucoup plus avancée que celles dont elle revêt, avec plus ou moins de second degré, les attitudes et les costumes. Cette persistance de l’émotion, sous le vernis des références, produit l’une des plus jolies scènes du film. Invités à l’anniversaire du beau Nicolas, Francis et Marie, engoncés dans des tenues anachroniques, regardent le jeune homme danser et voient se superposer à son corps des dessins de Cocteau et des bustes antiques, comme les signes d’un désir sans âge.

Sur le thème de l’adhésion aux codes du passé, la mise en scène chargée d’influences et d’hommages souffre parfois des mêmes excès que les personnages du film et risque de faire passer Les Amours imaginaires pour ce qu’il n’est pas : une enveloppe séduisante mais sans âme. C’est dans les dialogues, parfois brillants, qu’on trouvera de quoi dissiper ce malentendu. Exploitant avec finesse la richesse d’une langue nourrie de joual (l’argot québécois), à mi-chemin entre la raideur du français et la souplesse anglo-saxonne, Xavier Dolan crée un subtil équilibre entre saillies hyper-référentielles (« Qui est cette moche rockabilly qui a l’air d’un goule de Cracovie ? ») et réparties hésitantes. On ne cesse ici de se reprendre, de chercher ses mots ou de les mettre entre guillemets. Quelques années plus tard, Dolan se lancera d’ailleurs dans l’adaptation d’une pièce de Jean-Luc Lagarce, dont l’oeuvre repose en grande partie sur les balbutiements de ses personnages.

Pour apprécier la finesse intermittente du film, il faut donc d’abord faire abstraction des modèles qu’il ne cesse de citer. Le scénario du film, malgré la tentation de la gravité qui l’alourdit parfois, n’a pas la richesse ni les ressorts nécessaires à la mise en place d’un arrière-plan tragique, comme celui qui sous-tend Jules et Jim ou On ne badine pas avec l’amour, deux autres histoires de triangles amoureux. Ici, pas d’issue fatale, pas de sacrifice sur l’autel de l’amour, mais seulement une barre de plus sur le mur de la salle de bains, où Francis tient le compte des impasses sentimentales où il s’est engagé.

Le tandem de héros se délite dans la rivalité, pour mieux se reformer ensuite et le dernier plan les montre s’échappant du cadre dans un sourire,  prêts à rejoindre un nouvel éphèbe qui les conduira sans doute à d’autres souffrances et à d’autres impasses. Cette idée de circularité et de répétition était aussi au cœur de J’ai tué ma mère, avec son accumulation anxiogène de conflits plus ou moins violents. Mais cette fois, elle prend la forme d’une pirouette finale, d’un clin d’œil au spectateur, et révèle la distance que creuse peu à peu le réalisateur avec ses personnages dans ce second film certes moins accrocheur que le premier, mais peut-être plus mature, qui rappelle parfois la douceur teintée d’amertume de certaines comédies de Woody Allen, où l’ironie du sort s’octroie toujours le dernier mot.

Confus à bien des égards, Les Amours imaginaires développe avec plus de cohérence et de subtilité qu’il n’y paraît son très mince argument narratif, tout entier contenu dans la citation de Musset qu’il met en exergue : « Il n’y a de vrai au monde que de déraisonner d’amour ». Moins pompeuses et plus fidèles à l’esprit du film, on préférera retenir les paroles prononcées par Marie pour évoquer sa manie de fumer, et qui s’appliqueront aussi bien à sa manie d’aimer : « Ca me garde en vie jusqu’à temps que je meure. »