TU SERAS UN HOMME (LIBRE), MON FILS

par MATHIAS H.

Estampillé « histoire vraie », précédé d’un argument marketing choc (le film qui a fait pleurer Obama) et porté par une recette qui a déjà fait ses preuves (choisissez un propos humaniste et une belle performance d’acteur, mélangez le tout), Le Majordome se déguste comme un gâteau dégoulinant de crème et de sucre, auquel ne manque qu’une petite statuette dorée pour couronner son sommet. Dans la discipline très balisée du film à oscars, Lee Daniels fait du zèle : scénario ultra-formaté, mise en scène sans relief, acteur-caméléon, « guests » de luxe, séquences tire-larmes et « happy end » de rigueur, rien ne nous est épargné.

Pourtant, au cœur de cette machine à fabriquer du consensus, la discorde entre le personnage du père et celui du fils grippe la progression attendue du biopic et donne à voir ce qu’aurait pu être Le Majordome, débarrassé de tout son attirail de séduction. L’opposition entre l’intégration sociale par le bas (ou par la base, comme le rappelle le personnage de Martin Luther King dans le film) et l’engagement politique par la révolte fait, en de trop rares occasions, vibrer le film d’une énergie qui n’est pas dénuée d’intérêt. La lutte pour les droits civiques cesse alors d’être montrée par le petit bout de la lorgnette et le récit, très « tarte à la crème » par ailleurs, se met au service de cette dualité entre deux visions contradictoires de l’émancipation.

Le Majordome s’organise autour de scènes ou d’images récurrentes, qui sont autant de signes du caractère statique de sa mise en scène. L’épisode du traumatisme initial dans le champ de coton, ou l’image de Cecil Gaines, assis dans le hall de la Maison blanche, viennent à plusieurs reprises émailler le récit, simples « gimmicks » d’une mise en scène au mieux paresseuse, au pire opportuniste. Mais une autre récurrence rythme le film, qui mérite qu’on s’y arrête. C’est celle de Cecil demandant, à deux reprises, une augmentation de salaire pour lui et ses collègues noirs. C’est également celle de Cecil brossant les chaussures de son employeur, adolescent fier de sa nouvelle condition au début du film, vieil homme désabusé à la fin. Cette répétition-là, contrairement aux autres, est aussi une progression et permet de montrer l’abaissement du seuil de tolérance du personnage de Cecil, résultat des interactions entre une cause collective (l’émancipation des noirs aux États-Unis) et une trajectoire personnelle.

Répétition et différence, voilà ce que Le Majordome échoue à problématiser, non seulement en réduisant la succession des décennies à un défilé de présidents et à quelques gadgets vintage (les cagoules du Ku Klux Klan, la casquette et la coupe afro des Black Panthers, les chorégraphies suggestives des années disco), mais aussi en laissant trop peu de place à la question de la succession des générations comme source de morcellement du combat pour les droits civiques. Qui est le plus subversif, du majordome ou du fougueux militant qui lui sert de fils ? Comment s’accommode-t-on des droits nouveaux dont on jouit, quand on a été témoin des viols, des meurtres et des lynchages ? Les questions les plus complexes sont à peine effleurées et, pour toute réponse, le film de Daniels s’achève sur une morale de la réconciliation qui indisposera à coup sûr ceux que les happy ends ont tendance à écœurer. Que l’affrontement entre père et fils se résolve dans une simple étreinte suffit à démontrer le manque d’ambition de ce projet, davantage traversé par le conformisme de la forme et de la pensée que par la complexité des problèmes qu’il soulève.