FIL D’AARON

par MATHIAS H.

De mauvais choix, voilà à quoi se résume la carrière de Robin Wright. Pendant que son agent dresse l’inventaire de ses échecs et erreurs passés, l’actrice l’écoute en pleurant silencieusement. Derrière elle, une grande baie vitrée laisse apparaître la piste d’atterrissage d’un aéroport et un petit terrain décoré d’oriflammes multicolores. La première scène du Congrès nous invite dans l’immense entrepôt reconverti en loft qu’occupe désormais Robin Wright avec ses deux enfants, loin du glamour hollywoodien de ses débuts. La cause de son déclin (toujours selon son agent, le décidément très franc Al), c’est le garçon qui joue avec un cerf-volant de l’autre côté de la baie vitrée. Aaron, le fils de Robin, est atteint du syndrome d’Usher, maladie dégénérative qui menace de le rendre entièrement aveugle et sourd .

Star de Princess Bride ou de Forrest Gump, ex-égérie des studios et du public, Robin Wright n’est plus aujourd’hui qu’une has-been, un espoir jamais vraiment confirmé. Mais voilà qu’une dernière opportunité s’offre à elle : en échange d’une somme très confortable, elle devra accepter que sa maison de production scanne son image et l’exploite comme bon lui semble. Pendant qu’elle vieillira dans l’ombre (le contrat stipule qu’elle ne peut plus accepter aucun rôle), son avatar numérisé poursuivra sa route vers la gloire, assuré d’une jeunesse éternelle.

Le Congrès prend racine dans ce surprenant mélange de réalisme et de science-fiction, à la frontière entre le portrait d’une actrice déchue (Robin Wright, dans son propre rôle) et le récit d’anticipation. Mais ces prémices mélancoliques servent surtout de prélude à une deuxième partie plus résolument ancrée dans le fantastique. Vingt ans plus tard, le contrat arrive à expiration et le double numérique de Robin Wright est devenu une star. L’actrice est alors conviée au « Congrès futuriste » organisé par la Miramount Nagasaki, qui se déroule dans une « zone strictement animée ». Le film d’Ari Folman se transforme alors en film d’animation, un changement de cap grâce auquel l’image peut se fondre avec souplesse dans les circonvolutions les plus délirantes du scénario.

Et elles sont nombreuses. Car ce « Congrès futuriste » est l’occasion, pour la Miramount, de reconduire le contrat de Robin en y incluant la dernière innovation des studios : des composés chimiques permettant de devenir soi-même le personnage d’un film et d’évoluer dans un univers entièrement créé par sa propre imagination. L’image de l’actrice ne serait alors plus rien d’autre qu’une « substance » offerte à tous les fantasmes.

Le Congrès vire alors au trip psychédélique. Dans une fable politique parfois maladroite, on suit une Robin de cartoon à travers un dédale d’univers hallucinants, tout droit sortis d’imaginations dilatées par les fameux composés chimiques. Un gourou en kimono et quelques références au nazisme brossent le portrait simpliste d’une société totalitaire où chacun peut réaliser ses désirs, à condition de renoncer à la vérité. A la marge de cette dystopie un brin naïve, le charme du Congrès réside surtout dans son onirisme décomplexé. Allant jusqu’au bout de son propre délire, le film se libère alors de toute référence trop nette au réel pour laisser libre cours à un imaginaire débridé.

Bien loin d’être l’agent d’un dérèglement généralisé du film, le vertige qu’Ari Folman met en scène est au contraire sa règle et son thème central. C’est en faisant perdre pied au spectateur que Le Congrès sert le plus efficacement son propos. Rester jeune pour toujours, nous dit-il, c’est devenir, littéralement, une créature de rêve, offerte aux fantaisies de chacun. Qu’une imagination hypertrophiée peut conduire à la perte, c’est ce que Le Congrès, dans sa folie et son intelligence, donne non seulement à penser, mais aussi à expérimenter.

Après une première partie relativement classique, on est parfois déboussolé devant ce cartoon désordonné, à mi-chemin entre Matrix et Les Maîtres du temps. La plupart des grands films schizophrènes, de Mulholland Drive au plus récent Tabou, construisent leur dualité sur un jeu de miroir et sèment les indices d’un sens à reconstruire. Le Congrès, au contraire, offre le spectacle d’une perpétuelle fuite en avant. Toujours plus baroque et confus, il nous entraîne à toute allure dans ses méandres, vers une destination qui reste inconnue. C’est que le film de Folman, contrairement au film de David Lynch ou de Miguel Gomes, ne repose pas sur un jeu de miroirs mais sur un fil d’Ariane qu’il dévide lentement. Ce fil conducteur, c’est le nom d’Aaron, qui résonne régulièrement dans Le Congrès. S’il est peu présent à l’image (sa mère est partie sans lui pour la « zone animée »), le jeune homme est l’axe autour duquel s’organisent la quête de Robin et la cohérence du film.

Au coeur d’un monde d’immeubles volants et de fleurs géantes où Marilyn Monroe côtoie Frida Kahlo, le souvenir d’Aaron fait entendre une légère dissonance qui met à distance la frénésie cartoonesque du Congrès. Le syndrome d’Usher, dont les paradis artificiels de la Miramount sont à la fois le reflet onirique et l’envers cauchemardesque, est au coeur du film. Au sein des visions toujours plus fantasques qui occupent l’écran, la maladie de ce fils passionné par les avions fait sourdre la menace latente d’une perte de contact avec le réel. En ce sens, Le Congrès est aussi un éloge paradoxal du septième art, une démonstration démesurée de ses pouvoirs en même temps qu’une apologie de la juste mesure.

Au début du film, Robin Wright courait vers Aaron pour l’aider à ramener un cerf-volant hors de l’espace aérien réservé aux avions. Dans la suite, l’image récurrente d’un cerf-volant qu’un avion se prépare à emporter dans son vol résume avec force la quête de Robin, perdue dans la « zone animée » : il faut protéger le rêveur de la réalité et la réalité de l’empire du rêve. Pourtant, la beauté du Congrès réside précisément dans un certain renoncement à cette exigence. Le passage du film à l’animation coïncide avec l’entrée de la maladie d’Aaron dans sa phase dégénérative et tout se passe comme si la mère se laissait peu à peu entraîner par son imagination pour mieux rejoindre la condition de son fils.

Le film de Folman révèle enfin toute sa puissance dans un épilogue bouleversant, où l’imagination de Robin la conduit à épouser définitivement la vision d’Aaron. La mère et le fils se retrouvent finalement, dans l’union des regards et au prix d’un même renoncement au réel. Devant eux, une version animée de la caravane et des oriflammes que l’on pouvait apercevoir au début du film. Mais, tout autour, plus de grillage ni de frontières. Le fil d’Ariane nous a conduit à destination : la fusion du rêve et de la réalité.