IL ÉTAIT UNE FOIS ADÈLE

par Hugo MATTIAS

Il y a quelques mois, L’Inconnu du lac nous sidérait par son intensité et sa beauté vénéneuse. Entre le lac du titre, où rôdait une étrange créature, et les bois remplis d’hommes en quête de partenaires, Alain Guiraudie créait le décor intemporel d’un conte de désir et de mort. Au-delà du thème de l’homosexualité, L’Inconnu du lac et La Vie d’Adèle partagent une même disposition à accueillir le merveilleux et à mettre en scène le désir comme l’éblouissement d’une apparition plutôt que comme la tyrannie d’une inclination subie. Le Secret de Brokeback Mountain, première grande histoire d’amour populaire entre deux hommes, avait esquissé ce mouvement en élevant, autour de ses deux cow-boys, le décor féérique des montagnes du Wyoming.

Les films d’Alain Guiraudie et d’Abdellatif Kechiche vont plus loin et relèguent à la marge les questions de l’acceptation de soi ou du coming out. Ils s’affranchissent de tous les lieux communs – solitude, déchéance, maladie – trop souvent associés, à l’écran, à une représentation de l’homosexualité aussi sinistre que standardisée. Ils témoignent du même parti-pris, celui d’une alliance totale entre le regard d’un réalisateur et le point de vue d’un personnage désirant. Une subjectivité radicale proche de l’expérience sensorielle, qui rappelle la puissance émotionnelle d’autres grands films récents comme Tree of Life de Terrence Malick ou Melancholia de Lars Von Trier. L’ambition dL’Inconnu du lac et de La Vie d’Adèle est à la mesure du manque de souffle qui accable la majeure partie du cinéma dit « gay et lesbien » et un même trouble ressenti à la fin des deux projections atteste d’une pleine réussite, aussi bien que de l’importance du terrain cinématographique qu’ils défrichent, l’air de rien.

Adèle est une jeune lycéenne lilloise qui ne se distingue des autres filles de son âge que par un caractère un peu rêveur et une vague aura de mystère. Autour d’elle gravitent les personnages qui gravitent autour des filles de son âge : parents, copines, confident, petit-ami, profs, etc. Mais quelque chose lui manque, sans qu’elle sache quoi. Jusqu’au jour où la jeune Emma, étudiante aux beaux-arts, croise son chemin. Tout bascule alors pour Adèle, qui connaît avec la jeune fille un véritable coup de foudre et une passion absolue.

Comme celui de Guiraudie, le film de Kechiche est un conte où le merveilleux s’insinue à chaque instant. L’apparence de réalisme qui domine la première partie est un leurre que le souvenir de L’esquive contribue à entretenir. Dans le chapitre 1, qui se déroule principalement au lycée d’Adèle, la précision sans faille des dialogues et le naturel extraordinaire des acteurs n’ont pas valeur d’étude sociologique. Ils tissent la trame serrée où se détache l’irréductible sentiment de vide d’Adèle, préparant le terrain à l’illumination qui va bientôt le combler.

Sous forme de fugitives traces de bleu (comme la couleur de ses cheveux), Emma s’immisce dans les rêves d’Adèle et dans le film comme une présence surnaturelle qui mine le réalisme apparent. Mais c’est surtout le montage frémissant et les très gros plans qu’aimantent le visage de l’héroïne (interprétée par la bluffante Adèle Exarchopoulos) qui permettent d’enregistrer, avec une précision sidérante, la part fantastique du phénomène du désir. Comme dans Tree of Life, où Malick faisait également appel à des cadrages serrés et à des plans très brefs, le spectateur est invité à poser un regard neuf sur des événements en apparence banals, et à laisser la représentation du quotidien se charger d’onirisme.

Le conte d’Abdellatif Kechiche est organisé en deux chapitres, dont le contenu est chaque fois annoncé par une phrase qui fait à la fois office de programme et d’avertissement. Un extrait de La Vie de Marianne de Marivaux ouvre la première partie et résume à l’avance ses enjeux : « Je m’en allais avec un cœur à qui il manquait quelque chose, et qui ne savait pas ce que c’était », lit à voix haute un camarade de classe d’Adèle. Après l’ellipse qui sépare le film en deux, une très belle scène enregistre la première rencontre d’Adèle avec les amis d’Emma. Cette fois, c’est la phrase lancée par un des convives, « il n’y a pas de plaisir partagé », qui donne le ton du deuxième chapitre. La seconde moitié de La Vie d’Adèle sera hantée par le caractère illusoire de la fusion des êtres dans la passion.

Avec l’impuissance d’Adèle à déjouer les pièges de la passion (la dépossession de soi, puis celle de l’autre), le merveilleux se double de gravité. Une gravité d’autant plus écrasante que le spectateur était averti du danger, non seulement par ces phrases-seuils, mais aussi par une opposition marquée, dans la première moitié du film, entre deux scènes de repas en forme de démonstration. Huîtres et étalage de culture chez les uns, spaghetti bolognaise et matérialisme vulgaire chez les autres, la dissymétrie presque caricaturale entre le dîner de la famille d’Emma et celui de la famille d’Adèle préfigure la réflexion du chapitre 2 sur l’irréductible altérité de l’être aimé, y compris dans sa dimension sociale. A l’image de l’autre grand film d’Abdellatif Kechiche, La Graine et le mulet, La Vie d’Adèle s’impose comme un conte tragique moderne, où la fatalité (sociale) joue un rôle central. Le réalisateur prend son temps (trois heures de film) pour imposer avec grâce cette dualité entre la candeur et le désenchantement.

Au cœur du film, il y a cette scène de sexe à la limite de l’obscénité, dont il est difficile de ne pas parler. La caméra invite le spectateur dans la chambre à coucher d’Emma et accompagne les deux jeunes femmes jusqu’à l’orgasme. On a beaucoup parlé de la crudité de ces images, au cœur d’une polémique mettant en cause les conditions de tournage de La Vie d’Adèle, mais c’est plutôt la longueur de la scène qui étonne, et la soudaine distance que prend le réalisateur avec ses actrices. Les corps nus d’Adèle et d’Emma sont filmés avec une objectivité, presque une froideur, qui fait rupture avec le reste du film, comme si le regard touchait à une vérité trop intangible pour être interprétée. A l’opposé du montage nerveux qui caractérise les scènes de groupe (Adèle face aux accusations de ses camarades de lycée, Emma au milieu des débats intellectuels de ses amis artistes), le réalisateur est tenu en respect quand il en vient à montrer la force du désir qui unit les deux jeunes femmes et les tire à l’écart de toutes les déterminations sociales attachées à leurs « bandes » respectives.

En définitive, le plus grand trait de grâce du film d’Abdellatif Kechiche, c’est peut-être la façon dont il parvient à mettre en scène l’amour fou qui traverse la vie d’Adèle, sans jamais se détacher du terreau réaliste qui nous rend le personnage si proche. Car le film ne se réduit pas à une œuvre sur la passion homosexuelle, pas plus que le personnage d’Adèle n’est réduit à sa relation avec Emma. Symboles de la diversité de ses expériences, les pas de danse qu’esquisse régulièrement l’héroïne, dans les contextes les plus divers. Combative lors d’une manifestation lycéenne, un peu gauche dans le défilé de la gay pride, Adèle se libère au cours d’une fête organisée pour ses dix-huit ans. Elle ose à peine bouger quand un jeune homme l’invite à danser sous le regard amusé d’Emma, puis s’oublie totalement avec son collègue de travail. De ces tours de piste hétéroclites et de leur cohabitation, en marge et à l’intérieur de la grande histoire d’amour, le film tire une incroyable puissance. Voilà peut-être, en dehors de la référence à l’œuvre de Marivaux, la raison pour laquelle Kechiche a choisi pour titre La Vie d’Adèle, plutôt que de conserver celui du roman graphique de Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude. Quand Adèle quitte progressivement le film en nous tournant le dos, elle nous laisse avec le souvenir d’une histoire fondamentalement mixte dans son propos et emporte avec elle bien plus que le bleu de sa robe.