LE CHEMIN DU RETOUR

par MATHIAS H.

Au milieu d’un paysage montagneux aussi somptueux que glacial, le jeune Thomas creuse péniblement un grand trou dans la neige. Le visage rougi par l’effort, il se tourne alors vers Pierre, son « ange gardien », celui qui l’a amené sur ce versant isolé de la montagne. C’est sur ses ordres que Thomas a creusé jusqu’à l’épuisement. C’est donc à lui qu’il demande ce qu’il devra faire ensuite. La réponse, absurde, voire cruelle, n’entraîne pourtant aucune contestation : après avoir creusé, on rebouche.

Cette apparente incohérence parcourt, à plus grande échelle, le nouveau film de Cédric Kahn, La Prière. Toute expérience semble ici atteinte du même caractère versatile par lequel l’acte de creuser peut aussitôt se retourner en son exact contraire.

Thomas est un adolescent rebelle et mutique, accro à l’héroïne. Après une overdose, il rejoint une communauté religieuse composée d’anciens toxicomanes et rigoureusement soumise aux valeurs de l’amitié, du travail et de la prière. Du chemin de croix qu’il s’apprête à vivre, on ne verra que peu de choses. La rédemption n’en paraîtra que plus miraculeuse. L’addiction à la drogue se retourne en addiction à la prière. Le goût pour la solitude se change en discours émus sur l’amitié et les « frères ». Celui qui bravait les règles du groupe pour voler une cigarette devient celui qui les défend en confisquant la drogue d’un camarade. Celui qui tentait d’échapper à la compagnie étouffante du groupe participe à son tour aux « battues » organisées pour retrouver les fuyards. Car ici, la solitude est strictement interdite.

Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, La Prière n’est donc pas tout à fait un récit d’apprentissage. Le scénario, qui fait la part belle aux ellipses, laisse dans l’ombre la plus grande partie du calvaire de Thomas, pour se concentrer sur le point de départ et le point d’arrivée. D’une saison à l’autre, Thomas passe du disciple récalcitrant au camarade zélé et enthousiaste. Entre les deux, on ne peut que deviner l’effet produit par les prières quotidiennes, les gospels improvisés et les confessions publiques. En séparant ainsi la cause de l’effet, Cédric Kahn évite l’écueil de l’éloge naïf qui consisterait à montrer sans distance les vertus de cette thérapie par la foi.

La versatilité du personnage de Thomas, aussi bien que celle de son interprète (l’excellent Anthony Bajon, aussi crédible dans la révolte que dans la douceur), peut être vue comme le signe d’une certaine lucidité face aux idéaux de la communauté. La prière n’est pas filmée comme une solution idéale, mais simplement comme une solution possible. On vient là comme on se creuse un trou où passer l’hiver, et peu importe qu’on choisisse de le reboucher ensuite ou d’y rester quelques hivers de plus.

Au milieu du film, la maison des garçons et celle des filles se regroupent pour la fête annuelle. Après les réjouissances, tout le monde s’assied dans l’herbe et écoute ceux qui ont souhaité prendre la parole pour raconter leur expérience. Certains font le récit de leur résurrection, d’autres de leur rechute. Avec une mise en scène neutre, proche du documentaire (les visages sont filmés en gros plan, face caméra), les témoignages s’enchaînent comme autant d’issues possibles au temps passé ensemble, loin du monde, près de Dieu. Certains réussissent à s’en sortir, d’autres échouent et doivent recommencer la thérapie à zéro. C’est aussi cette vérité que montre Cédric Kahn.

Si le penchant documentaire du film s’explique sans doute en grande partie par l’importance de l’enquête de terrain dans la genèse du projet, il laisse sur La Prière une empreinte tout sauf anecdotique. En évacuant toute complaisance au profit d’une réalisation sèche et d’un scénario elliptique, le film impose une certaine distance critique entre son sujet et le spectateur. S’il sacrifie ainsi une part du romanesque inhérent à tout récit d’apprentissage, nous laissant parfois désorientés, incapables de nous identifier jusqu’au bout au destin de Thomas, il trouve aussi là sa force paradoxale, en parvenant à évacuer de cette histoire de guérison par la foi toute forme de transcendance. La Prière, contrairement à ce que ce titre pouvait laisser craindre, n’a rien d’un chant éthéré, mais tient plutôt de la chronique à hauteur d’homme, modeste, ancrée dans un destin résolument terrestre.

Pour autant, le titre n’a rien d’ironique. Les rites religieux sont inscrits dans une représentation froide et répétitive qui les met à distance, mais ils sont filmés sans mépris, davantage comme un point de départ que comme une fin en soi. Il s’agit avant tout de trouver une raison de relever la tête, quand bien même la foi religieuse n’aurait de valeur que transitoire, comme terreau ou symbole d’une foi plus séculière en soi et en l’avenir.

En ce sens, l’une des plus grandes réussites de La Prière est la place accordée à la nature et à ses paysages grandioses. Les nombreux plans larges sur la montagne, tantôt enneigée tantôt ensoleillée, inscrivent le passage des saisons au cœur même du scénario. Leur rythme devient une alternative possible à celui des prières. C’est là aussi que loge la versatilité du film, qui accueille sans ironie l’ardeur chrétienne de Thomas tout en ouvrant la porte à une interprétation plus profane de sa rédemption comme un simple retour aux sources.

Quand le jeune homme se blesse la jambe après une chute dans la montagne, sa prière est récompensée par une guérison accélérée, dans laquelle il s’empresse de voir le signe d’une intervention divine. Mais la caméra de Cédric Kahn filme autant le miracle d’une communion avec Dieu que le soudain renversement d’un ciel d’orage en une matinée ensoleillée, d’une nature hostile en une nature mère. Si la solitude semble inévitable, même et surtout au sein de la fraternité monolithique du groupe, elle perd toute réalité dès lors que la nature est à nouveau perçue comme une continuité de soi, et non plus comme un ennemi. Aussitôt après avoir remercié Dieu, Thomas s’abreuve à l’eau d’une source. Les deux images, céleste et terrestre, coexistent ainsi à l’intérieur du film. Seule compte la guérison, semble nous dire La Prière, qu’on la pense en termes religieux ou profanes.

Cette ouverture du destin de Thomas aux significations que le spectateur voudra bien lui prêter affaiblit parfois le film, qui semble hésiter entre la fiction et le documentaire, et accepte finalement une certaine absence de propos sur son propre sujet. Mais cette absence de propos sur la religion est aussi ce que La Prière a de plus intéressant à dire. Quand l’histoire de Thomas s’achève sur une note pleine d’espoir, on comprend que le religieux n’a qu’une importance relative dans le destin du personnage. Ce qui importe, c’est d’aller mieux, de retrouver son chemin, et peu importe par quel versant on attaque l’ascension.