LE PRIVILÈGE DE L’ÂGE

par MATHIAS H.

A elles seules, les premières images de La Mule suffisent à expliquer la forme paradoxale qu’ont revêtue, de manière quasi-systématique, les éloges qui ont accompagné sa sortie. Le dernier film de Clint Eastwood, a-t-on pu entendre un peu partout, ne serait pas seulement un bon film, mais surtout un très bon dernier film. Comprenez : à 89 ans et après deux ou trois bides récents, il serait temps pour cette légende du cinéma de tirer sa révérence avec panache. Et en matière de panache, La Mule a bel et bien quelques solides atouts.

Dès ces premières images, Eastwood porte la vieillesse comme un masque qu’on exhibe. Visage parcheminé, dos voûté, pas traînant et silhouette fantomatique, il affiche son âge moins comme un objet de compassion que comme une occasion d’ironie et de complicité avec le spectateur, une sorte d’accessoire ou de costume derrière lequel on est invité à reconnaître l’éclat perçant du regard et la nervosité du geste. Derrière les traits ridés de Earl, vétéran de la guerre de Corée et horticulteur endetté jusqu’au cou, se cache l’éternel Clint, indéboulonnable vétéran d’Hollywood, habillé des pieds à la tête par les signes du temps. Un habit dont on pressent (ou espère) qu’il sera vite trop étroit pour lui.

Dans un premier temps, pourtant, la vieillesse est moins un costume dont il faudrait se débarrasser, qu’un masque grâce auquel se révèlent les facultés du héros. Earl est un horticulteur sans clients, un père sans fille (douze ans que sa progéniture ne lui adresse plus la parole), un charmeur sans opportunités (son dancing préféré va fermer ses portes faute de financement) et même, bientôt, un pauvre citoyen sans toit. Mais quand il est approché par un cartel de la drogue mexicain pour lui servir de « chauffeur », son grand âge devient aussitôt un atout. Presque un super-pouvoir même, puisqu’il lui permet, en un temps record, de transporter des quantités de drogue invraisemblables et d’amasser des sommes d’argent absolument colossales.

C’est là toute la malice de La Mule et sa savoureuse ironie : l’invisibilité où s’enfoncent habituellement les personnes âgées dans nos sociétés occidentales, a fortiori quand elles vivent dans la précarité, cesse ici de constituer un handicap pour être érigée en force. Quel super-pouvoir se cache derrière le masque du vieil Earl ? La réponse est, pour ainsi dire, dans la question. Parce qu’il apparaît aux yeux du monde comme une relique du passé, le vieil homme est capable de passer allègrement sous tous les radars – à commencer par ceux de la DEA (la police chargée de lutter contre le trafic de drogue). Eastwood s’amuse donc de cet héroïsme paradoxal et de ce qu’il révèle sur une société dominée par les apparences, où un mexicain arrêté sur la route pour un simple contrôle aura toutes les raisons de céder à la panique (« statistiquement, je vis les cinq minutes les plus dangereuses de ma vie »), alors qu’un vieillard blanc pourra discuter tranquillement avec un policier, la main posée sur un sac rempli de drogue.

Malgré tout, derrière ses aspects les plus espiègles, le scénario de Nick Schenk (qui avait également signé Gran Torino) recèle une lucidité cruelle quant aux réalités les plus amères qui peuvent accompagner l’âge des derniers bilans. Cette invisibilité de circonstance dont jouit Earl est subtilement présentée comme la cristallisation d’une somme de petits renoncements qui ont fait de lui un père et un mari absent, absorbé par ses fleurs et incapable de rattraper le temps perdu. Bref, un invisible de longue date. Face à un agent de la DEA – qui ignore qu’il est en train de converser avec celui qu’il traque – Earl exprime ainsi ses regrets d’avoir délaissé sa famille au profit de son travail et conseille au jeune policier de ne pas suivre son exemple C’est aussi sur ce registre mélancolique de la transmission que La Mule impose son aura d’œuvre crépusculaire, voire testamentaire.

Tout au long du film, et jusqu’au dernier virage de son scénario, on regarde donc évoluer ce héros invisible avec la tristesse des adieux, mais pas seulement. L’émotion du dernier tour de piste se double d’une tension sourde, une sorte d’attente incertaine qui a davantage à voir avec l’espérance d’un retour de flamme qu’avec la nostalgie de ce qui n’est plus. Tout se passe comme si le masque d’invisibilité pouvait, à tout moment, être arraché pour révéler le vrai privilège de l’âge, le seul qui compte : non plus l’invisibilité de celui qui passe sous le radar, mais l’irrévérence de celui qui s’élève au-dessus des lois. Schenk et Eastwood entretiennent habilement ce soupçon en prêtant à Earl une liberté de ton qui sert en quelque sorte d’exutoire à son asservissement progressif sur le plan de l’action. S’il n’est pas au-dessus des lois de la DEA ou des cartels mexicains, le vieil homme est sans aucun doute au-dessus des règles du bon goût et du politiquement correct, allant jusqu’à flirter avec le racisme et l’homophobie dès que l’occasion lui en est donnée.

Il est d’ailleurs intéressant d’observer au passage la manière dont évolue, à travers ses personnages, l’image de Clint Eastwood telle qu’elle s’est figée, au cours des quinze dernières années, en une figure de vieux réac’ de droite. Entre le Walt Kowalski de Gran Torino (un vétéran de Corée, déjà) et le Earl Stone de La Mule, il y a de nombreux points communs, mais aussi quelques différences intéressantes, à commencer par la manière d’investir le territoire. Walt restait cloîtré dans sa maison, recroquevillé sur le souvenir d’une Amérique blanche, glorieuse et virile dont il s’efforçait de transmettre l’héritage (symbolisé par une vieille voiture) à son jeune voisin, délinquant et fils d’immigrés. Earl, au contraire passe l’essentiel du film à parcourir le pays et en profite pour fraterniser discrètement avec « gouines », « nègres » et « haricots rouges », comme il appelle les mexicains perdus dans le « champ de maïs » de l’Amérique profonde. C’est qu’entre Gran Torino et La Mule, entre Obama et Trump, l’Amérique toute entière semble avoir rattrapé et même dépassé la caricature – sans doute un peu hâtive – qu’on a souvent pu faire de l’arrière-plan idéologique du cinéma d’Eastwood. En sillonnant les routes dans son vieux pickup (bientôt remplacé par un bolide flambant neuf, autre évolution intéressante), Earl-Eastwood redessine en quelque sorte les frontières de son propre conservatisme et en repeuple le territoire, n’hésitant pas à intégrer, entre autres signes inattendus d’une (relative) ouverture, une charge sans ambiguïté contre les bavures policières.

C’est donc aussi cela, le super-pouvoir dont jouit Earl derrière son costume de vieillard : pouvoir dire ce qu’il veut, en profitant pleinement de l’immunité que lui offrent son expérience et la perspective d’une mort prochaine. Si La Mule fonctionne si bien, c’est aussi grâce à cette verve de vieux briscard dont on attend à chaque seconde qu’elle se mue en liberté d’action. Toujours à la frontière d’un conflit ouvert, acculé par un durcissement à la tête du cartel, pourchassé par les agents de la DEA, Earl est sans cesse provoqué et humilié. A le voir ainsi menacé de tous côtés, on ne peut s’empêcher d’attendre le moment où le vieux Clint reprendra du service à la gâchette. Tout semble y concourir : l’intrigue policière faiblarde, les personnages secondaires falots, les acteurs en sourdine (même la merveilleuse Dianne Wiest semble ici à côté d’elle-même) et ces gros plans réguliers sur les armes rangées à toutes les ceintures. Au centre de ce dispositif très sommaire, Eastwood occupe toute la place et c’est probablement cette centralité et cette omniprésence qui convoquent en nous les fantômes d’une filmographie où le refus de la violence a souvent constitué un prélude à son déchaînement.

Sans en révéler la teneur, la fin pour laquelle optent Schenk et Eastwood est bien plus tranquille et vraisemblable que ce qu’on pouvait attendre (ou espérer). Derrière le masque, pas de super-héros ni de super-pouvoir, mais seulement un privilège, amer : celui de la sagesse. L’ascèse dans laquelle ses ultimes choix plongent Earl contamine en quelque sorte le film lui-même, qui paraît d’autant plus sobre et testamentaire qu’il embrasse pleinement l’écart entre les attentes du spectateur et son dénouement, tout en assumant avec tranquillité la frustration qui peut en découler.

Il y a bien, face à ces dernières scènes, un sentiment diffus de promesse non tenue. Certaines pistes ont été ouvertes par le scénario et n’ont pas été refermées de manière satisfaisante, comme la relation entre Earl et Julio et, de manière plus générale, les tensions entre le vieil homme et les membres du cartel. Mais malgré cette déception relative, La Mule demeure une réussite et ferait indéniablement un très bon dernier film, avec la leçon intemporelle sur laquelle il s’achève et qui est aussi bien une leçon de vie qu’une leçon pour affronter la mort : il faut cultiver notre jardin. Par cette mutation inattendue du héros d’action en Candide éclairé, Eastwood parcourt en quelque sorte le même chemin que son personnage d’Impitoyable, mais en sens inverse. On découvrait William Munny perdu au milieu de nulle part, dans l’enclos attenant à sa maison et s’occupant, à défaut de fleurs, d’un troupeau de porcs malades. La violence vers laquelle sa trajectoire le conduisait apparaissait comme un exutoire inéluctable. On avait beau la refuser, elle était une partie de soi à laquelle le monde et ses injustices empêchaient de renoncer définitivement. Dans La Mule, au contraire, on rencontre cette violence comme malgré soi et on la fuit comme on fuirait de vieux péchés, en se retirant loin du monde, avec des fleurs pour seule compagnie. Davantage que les premières scènes du film, ce sont donc sans doute ses dernières images qui expliquent que la critique ait voulu voir dans ce film un testament, c’est-à-dire, plus qu’un dernier mot, un retour sur soi et sur le passé, un véritable legs. Earl et ses fleurs, c’est un peu comme Clint et le cinéma : aussi indissociables que l’homme et sa légende, aussi inséparables que le héros et son masque.

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