MACHINE DE GUERRE

par MATHIAS H.

Un père de famille divorcé qui prend la fuite avec ses deux enfants pour échapper à une invasion extraterrestre : le synopsis de La Guerre des mondes ressemble moins au roman de H. G. Wells qu’au point de départ du dernier bulldozer hollywoodien, calibré pour le box-office estival. Pourtant, La Guerre des mondes ne suit pas aveuglément la direction qu’on s’attend à le voir prendre.

Avec Spielberg aux manettes, on pouvait raisonnablement espérer assister à un spectacle de qualité, du cinéma d’action efficace et pas trop bête, en somme un plaisir qui ne serait qu’à moitié coupable. Mais plus qu’à tout cela, c’est d’abord à une déambulation étonnamment mélancolique que nous invite le réalisateur, une épopée pessimiste, voire franchement dépressive, dans un monde en ruines.

A la source de cette tonalité désenchantée, il y a d’abord la façon dont Spielberg choisit de mettre en scène la menace extraterrestre. A l’inverse du roman de H. G. Wells, où le vaisseau s’ouvrait aussitôt pour en laisser sortir l’envahisseur, ici la machine (le tripode, cette gigantesque pieuvre mécanique et dévastatrice) reste longtemps le seul visage d’un ennemi qui s’en trouve d’autant plus déshumanisé. Sa violence, méthodique mais arbitraire, relève moins de la guerre que de l’extermination, et si les références au 11 septembre et à l’Irak sont nombreuses (l’avion écrasé, le mur où s’affichent les photos des disparus, la réaction patriotique du jeune Robbie), le terrorisme n’est pas la seule clef de lecture d’un scénario où se succèdent d’autres symboles forts, notamment des allusions plus ou moins voilées à la Shoah (images d’exode, rivières charriant des cadavres, pluies de vêtements, ou encore trains en flammes).

Le pessimisme désabusé vers lequel progresse le film, c’est donc d’abord celui de ce combat perdu d’avance. Ses implications ne sont pas seulement pour Spielberg l’occasion de convoquer les fantômes de grands drames collectifs, mais aussi de filmer au plus près une humanité revenue malgré elle à l’état sauvage. Car dans cette Guerre des mondes, la paralysie et l’extinction progressive des lumières, moteurs, et autres téléphones portables se double d’un réveil des instincts les plus primaires. L’une des scènes les plus terrifiantes nous montre Ray et sa progéniture livrés aux mains (presque aux griffes) d’une véritable meute humaine qui prend d’assaut leur véhicule, n’hésitant pas à en arracher le pare-brise à mains nues. La façon dont la petite Rachel se barricade régulièrement derrière ses bras croisés pour affronter des situations toujours plus traumatisantes reflète bien cet amenuisement du domaine de l’humanité et ce lent glissement vers la barbarie qui sous-tendent le propos du film.

L’efficacité de La Guerre des mondes doit d’ailleurs beaucoup au personnage interprété par Dakota Fanning, sorte d’ultime rempart de l’innocence dont les grands yeux bleus servent de baromètre à l’intensité du massacre. Rarement un film grand public aura atteint le degré de noirceur qui est atteint ici lorsque Ray, plongeant son regard dans celui de sa fille, n’y rencontre qu’un vide abyssal.

David Koepp et Josh Friedman, les deux scénaristes, ont eu la bonne idée de s’attacher moins à la lutte collective de l’espèce pour sa survie qu’à cette lutte personnelle pour la sauvegarde de son intégrité (individuelle, familiale, morale). La succession des scènes répond alors davantage à une logique de l’amoindrissement qu’à un mouvement d’amplification. L’ultime bataille, ce n’est pas celle qui opposera deux armées, mais celle qui poussera un homme à en tuer un autre, dans le huis-clos d’une cave. C’est en s’aventurant sur ce terrain plus intime, moins spectaculaire, que Spielberg donne à La Guerre des mondes une hauteur de vues et une profondeur peu communes dans le genre du film catastrophe.

A mi-parcours, le jeune Robbie échappe à sa famille pour participer aux combats militaires. On en devine l’ampleur, mais jamais on ne sera invité à y assister frontalement. Cette mise à distance de la fougue patriotique, rejetée dans le hors champ ou reléguée au second plan d’un idéalisme adolescent, constitue l’originalité fondamentale du film. Si La Guerre des mondes peut être qualifié de blockbuster mélancolique, c’est aussi que son héros lui-même ne croit plus en l’héroïsme.

Docker un peu loser, fan de base-ball et expert en mécanique, Ray apparaît pourtant comme l’archétype de l’américain moyen qu’on s’attendrait à voir soudain transfiguré en sauveur de l’humanité. Mais cette transformation, précisément, ne se produit jamais. Le personnage est bien, au sens plein du terme, le héros du film. Il possède le talent et l’instinct qui lui permettent de s’extirper indéfiniment des situations les plus critiques. Mais ce que le scénario prend soin de mettre en avant, c’est surtout la façon dont il s’efforce sans cesse d’échapper à la nécessité d’en faire usage, privilégiant toujours la survie plutôt que la témérité. L’image d’un Tom Cruise tétanisé et couvert de cendres, fixant son propre reflet dans le miroir, annonce dès les premières minutes ce pari audacieux de construire La Guerre des mondes sur un héros pétrifié, dont la fuite prend à rebours l’habituel étalage de bravoure qui est attendu de lui. Peut-être la véritable influence des événements du 11 septembre sur le film loge-t-elle dans cette drôle de paralysie qui rend obsolète la figure éculée du courageux héros américain.

La Guerre des mondes est donc moins un film catastrophe réalisé par Steven Spielberg et porté par Tom Cruise, que la version atone et cafardeuse de ce que ce film aurait pu être. Le happy end vient malgré tout, comme un cheveu sur la soupe, nous rappeler que le réalisateur n’a pas perdu ses réflexes. Mais c’est peut-être moins par optimisme naïf qu’en adéquation avec le reste d’un film qui emprunte aux traditions les plus rebattues du genre sans jamais véritablement les exploiter. Même dans leur grandiloquence ou dans leur mièvrerie, ces traditions ne sont jamais convoquées que sur le mode de l’allusion. Tout le film est ainsi, d’une rapidité qui passe presque inaperçue, sautant avec légèreté de « la scène du naufrage » à « la scène de guerre », de « la scène de huis-clos » à « la scène de l’affrontement final », puis à « la scène des retrouvailles ». Le scénario ne comprend pas de temps morts, mais il ne comprend pas non plus d’éléments saillants. Aucun épisode, ni par son efficacité, ni par ses conséquences sur l’action, ne semble mériter de l’emporter sur les autres.

A y regarder de plus près, si le récit semble soudain pressé de « boucler » l’histoire, il l’était donc peut-être depuis le début, quand l’image de Ray conduisant le bras mécanique d’une immense machine préfigurait déjà la menace qui allait surgir de terre. La brève morale philosophico-écolo qu’égrène la voix-off de Morgan Freeman fait écho à ce nivellement des enjeux. La maladie, comme l’antidote, préexistaient à l’épidémie. En un mot : tout était joué d’avance. La Guerre des mondes, comme le suggère cette conclusion, fait bel et bien figure de boucle, où les mécanismes déjà connus du film catastrophe sont convoqués, mais tournent pour ainsi dire à vide. Il n’en reste plus qu’une carcasse familière que Spielberg revisite avec une noirceur hypnotique et cauchemardesque.

Tout se passe comme si La Guerre des mondes se laissait irriguer par un inconscient collectif qui, parvenu à son terme, se retourne sur lui-même. Tout appelle ici à la réminiscence: réminiscence de l’âge d’or des blockbusters et de l’héroïsme à l’américaine, réminiscence d’autres récits de rédemption personnelle pris dans la dimension épique d’une catastrophe, mais aussi regrets pour une époque où les machines les mieux huilées d’Hollywood, les mastodontes les mieux calibrés pour le grand public, pouvaient encore s’octroyer le luxe de combiner créativité et légèreté. Ce que Spielberg filme, c’est aussi un adieu à cette adolescence du spectacle hollywoodien, une entrée dans l’ère du blockbuster sérieux et tourmenté, non seulement celle d’un cinéma américain post-11 septembre, mais aussi celle d’une industrie moins audacieuse et moins ludique qu’à l’époque des premiers blockbusters.

La Guerre des mondes offre certes une démonstration éclatante de la maîtrise du réalisateur, une suite de scènes captivantes où brillent à chaque instant les qualités d’un scénario haletant et d’une mise en scène inventive. Mais c’est aussi un chant du cygne, le récit d’une extermination glaçante qui contraint le spectaculaire à jouer sa partition en mineur, presque en sourdine. Après ce film, et de plus en plus, il y aura deux voies possibles pour le cinéma à gros budget : d’un côté le pur entertainment, saturé d’effets spéciaux jusqu’à l’écœurement et, de l’autre, des films plus sombres, plus cérébraux, mais plombés par cet esprit de sérieux qui anime, entre autres, l’oeuvre de Christopher Nolan ou de Darren Aronofsky.

La Guerre des mondes, et c’est tant mieux, est encore à la croisée des chemins. D’ailleurs, si Spielberg a récemment pu dénoncer l’emballement du système des blockbusters, c’est qu’il a lui-même régné sur une époque où ce système permettait encore un certain équilibre entre divertissement et cinéma d’auteur. C’est peut-être aussi parce qu’il a lui-même contribué à créer ce système : Les Dents de la mer, succès surprise de 1975 et deuxième long-métrage du réalisateur, est aujourd’hui considéré comme le premier blockbuster de l’histoire du cinéma. La boucle est bouclée.