BELLE ABANDONNÉE

par Hugo MATTIAS

Avant-dernier opus de François Truffaut, La Femme d’à côté commence par un lointain écho aux premiers films du cinéaste. Dès l’ouverture, Madame Jouve s’adresse à nous, face caméra, reproduisant un gimmick cher à la Nouvelle vague dont Truffaut fut longtemps l’un des représentants les plus populaires. A la fin du film, le personnage revient pour clore le récit, s’adressant une nouvelle fois directement au spectateur.

Fausse piste : entre ces deux scènes, rien de commun avec le second degré, l’ironie ou la légèreté de la Nouvelle vague. La Femme d’à côté est un film sombre, passionné et pessimiste. Un film noir, qui débute et s’achève sur les images d’un véhicule de gendarmerie traversant un petit village d’Isère. Le clin d’œil n’est pourtant pas anecdotique. La Femme d’à côté fonctionne comme un jeu de poupées russes, ouvrant les pistes scénaristiques pour mieux atteindre le cœur du sujet, avant de les refermer une à une.

La première d’entre elles, c’est la piste policière, immédiatement annoncée par l’arrivée des gendarmes, puis de l’ambulance, avant le long flashback qui constitue la matière du film. La partition inquiétante de Georges Delerue, fidèle complice de Truffaut, enfonce encore le clou : un drame doit se produire. Quand Mathilde et Philippe s’installent dans la maison d’en face, Bernard reconnaît aussitôt la jeune femme avec qui il a eu par le passé une aventure malheureuse et passionnelle. Il décide de ne rien dire à Arlette, son épouse, et d’ignorer la présence de celle dont on comprend qu’il a brisé le cœur. Les prémisses du drame policier sont posées.

Fanny Ardant, encore débutante au cinéma, a déjà le physique et la voix de l’héroïne de film noir. Quant à Gérard Depardieu, en instructeur de bateaux et père de famille idéal, rarement sa silhouette d’armoire à glace et son air juvénile auront été aussi bien exploités. Qu’il se débatte avec une voiture fermée de l’intérieur ou se laisse porter par les péniches miniatures qui lui donnent l’air d’un géant, son personnage sécrète à tout instant l’ambiguïté d’une douceur et d’une violence mêlées.

L’autre visage de La Femme d’à côté, c’est celui de la comédie de remariage. Si l’atmosphère n’est pas à la légèreté, Truffaut joue quand même discrètement avec les codes de ce sous-genre hollywoodien, qui voit habituellement un couple parfait traverser une crise avant de se reformer, plus amoureux et moins naïf, à la fin du film. Précisément, ici, le couple idéal est d’emblée présenté comme une imposture possible. Arlette et Bernard sont-ils faits l’un pour l’autre, ou sont-ils le fruit du renoncement de Bernard à son amour de jeunesse ? Mathilde est-elle vraiment la maîtresse, ou l’épouse délaissée ?

C’est du savant mélange entre ces deux traditions (le film policier et la comédie de remariage) que La Femme d’à côté tire son pouvoir de fascination. Qu’ils s’observent depuis la fenêtre, se retrouvent dans une chambre d’hôtel ou se faufilent d’une pièce à l’autre pour ne pas être vus, les personnages semblent animés d’une pulsion dont on ne sait jamais si elle est amoureuse ou criminelle.

Pour percevoir la troisième strate du film, ce qu’il a de plus passionnant et qui est à la fois le cœur et le point aveugle du scénario, il faut se tourner vers ce qui semble d’abord accessoire et périphérique. Ce qui, précisément, est à côté du film lui-même, à savoir le personnage de Madame Jouve, qui fait d’abord office de prologue, avant d’intégrer le récit lui-même.

Cadré en gros plan devant les courts de tennis que Madame Jouve possède et dirige, c’est son visage qui apparaît en premier à l’écran. Un visage malicieux et jovial d’éternelle confidente. « Si vous me prenez pour une joueuse de tennis, vous êtes complètement dans l’erreur », prévient-elle immédiatement, avant d’ordonner à la caméra de s’éloigner pour laisser apparaître la béquille avec laquelle elle se déplace.

Plus tard, on découvrira dans cette béquille la séquelle d’une vieille passion amoureuse pour laquelle elle s’est jetée du septième étage. La « femme d’à côté », c’est aussi elle, Madame Jouve, qui traverse le film comme elle parcourt son club de tennis, toujours un peu en dehors, à côté de l’action. Le match, désormais, se joue sans elle.

Sa présence même, et l’évocation pudique de son désespoir passé, doublent en quelque sorte l’accablement croissant de Mathilde. Elles l’inscrivent dans une série et lui donnent ainsi une dimension quasi-universelle. La « femme d’à côté » devient une désignation générique, que Madame Jouve a incarné par le passé, qu’incarne à son tour Mathilde et que d’autres incarneront à leur suite. C’est la femme mise de côté, que sa passion envahissante rend indésirable et qu’on laisse peu à peu disparaître.

L’effacement de Mathilde, qui sombre progressivement dans la dépression, est ainsi au cœur de ce que La Femme d’à côté a de plus intéressant à dire et à montrer. Il est suggéré par les rapides et discrètes allusions de son mari à l’état dans lequel il l’a trouvée au moment de leur rencontre. Il est aussi présent dans le tableau surréaliste qu’on aperçoit régulièrement au mur, quand Mathilde téléphone à Bernard en l’observant par la fenêtre : un homme faisant face à une femme dont la tête a littéralement disparu, comme évaporée.

Truffaut a l’intelligence d’inscrire cette histoire de passion démesurée dans le cadre très feutré de la bourgeoisie rurale. Le décalage n’en est que plus frappant, entre l’apogée de douleur à laquelle est confronté le personnage de Mathilde, et l’indifférence tranquille d’un monde qui refuse de faire face à cette réalité. Les bonnes manières, les tentatives de rationalisation ou même la prévenance de son entourage deviennent alors une forme perverse de violence dont la jeune femme semble plus ou moins consciente.

Quand la robe de Mathilde s’accroche à une chaise et tombe, laissant apparaître son corps à moitié nu au beau milieu d’une garden party, on s’empresse d’en rire et on prend une photo, moins pour immortaliser le moment que pour en effacer la gêne. Quand Mathilde s’affaisse sur le sol, on la relève et on la laisse partir comme si de rien n’était. Quand sa dépression est avérée, on parle avec détachement des signes avant-coureurs, de l’utilité des visites, des progrès de la guérison. On évite soigneusement d’aborder la question des causes de son malheur.

Alors que Mathilde reçoit la visite de Bernard, elle lui demande de changer les piles de sa radio. Quand Bernard se félicite qu’elle s’intéresse au monde extérieur, elle affirme n’écouter que les chansons. Parce qu’elles disent la vérité, ajoute-t-elle, avant de citer les paroles du « Ne me quitte pas » de Jacques Brel. Autour d’elle, au contraire, on adopte un langage mesuré et on parle d’elle comme de cette radio dont il fallait changer les piles. « Elle est tout à fait bien, maintenant », se réjouit son mari.

Derrière son aspect parfois un peu daté, la profonde modernité de La Femme d’à côté réside dans cette façon d’aborder le tabou de la dépression. On pourra ainsi voir dans le personnage de Mathilde l’une des rares représentations nuancées de cette maladie et de son rapport à la place faite aux femmes dans la société. On pense parfois, pour cette raison, au Rosemary’s Baby de Polanski ou au Blue Jasmine de Woody Allen. Le fil policier du crime passionnel, que promet d’emblée le scénario et que Truffaut déroule tout au long du film, apparaît presque comme un leurre. La vraie noirceur du film, c’est ce lent sacrifice d’une femme désespérée, qu’on fait progressivement disparaître du film.

Face à cette gravité, Truffaut adopte une mise en scène étonnamment sobre. La part d’enfance et de jeu qui habite un grand nombre de ses films est ici mise en sourdine. Si le personnage de Mathilde écrit et dessine des livres pour enfants, on ne verra presque jamais ses œuvres, à l’exception d’une planche montrant un petit garçon blessé, la tête baignée d’une mare de sang.

Seule excentricité que se permet Truffaut dans La Femme d’à côté, l’apparition d’un facteur venu remettre à Madame Jouve une lettre de son ancien amant. Le jeune homme suit une par une les différentes directions indiquées par les clients du club de tennis et, comme pour préfigurer le choc que la lettre va causer, se perd dans une série de va-et-vient, des zigzags d’homme ivre, prêt à tomber.

Mais même alors, le rire se teinte de gravité. Dans cette chorégraphie absurde qui mime le mouvement des balles de tennis, c’est la trajectoire tragique de Mathilde qui se trouve condensée. Aimée, délaissée, reprise, puis abandonnée à nouveau, elle est comme ce corps désorienté qui se perd en demandant son chemin. Tour à tour épouse, maîtresse ou rivale,  elle est surtout la belle abandonnée de ce drame amoureux. L’éternelle « femme d’à côté ».