MES FILLES, MA BATAILLE

par MATHIAS H.

Vincent veut voir ses enfants, mais Laetitia refuse. Journaliste sur iTELE, elle doit couvrir l’élection présidentielle rue de Solférino, et n’accepte pas de laisser son ancien partenaire seul avec les enfants. La bataille s’engage alors, à distance d’abord, entre l’appartement où Vincent tente de s’introduire et la foule des sympathisants de gauche qui entoure Laetitia, puis au cœur de cette même foule, devenue hystérique suite à la victoire de François Hollande. Le troisième acte de La Bataille de Solférino prend place à l’intérieur de l’appartement, où le couple se jette des injures à la figure, sous l’oeil médusé d’Arthur, avocat et ami de Vincent.

Qu’a-t-on vu, quand s’achève cet étrange drame comique, rythmé par les hurlements hystériques des enfants de Laetitia et par ceux de la foule socialiste? Pas grand-chose, semble-t-il, ou trop de choses, c’est selon. On a surtout vu un film coupé en deux, porté d’abord par l’énergie d’une quête paternelle désespérée, puis refermé sur l’espace clos d’un appartement où la nervosité du montage et des dialogues se condense pour mieux se dissoudre dans une réconciliation en forme de statu quo. Tout le film de Justine Triet est à l’image de cette séparation nette entre l’avant et l’après-élection. Avant: une vitalité dans le jeu des acteurs et dans la mise en scène qu’on ne trouve que rarement dans le cinéma français actuel, des dialogues d’un naturel sans affectation et l’idée originale et prometteuse de déplacer le théâtre d’une dispute de fiction au cœur d’un événement historique bien réel. Après: un comique de situation qui tourne court, faute d’une situation qui se renouvelle, et une suite de répliques sans consistance qui agace presque autant que le débordement de cris et d’insultes qui la précède.

Les films de la Nouvelle vague avaient le mérite d’accompagner le spectateur dans l’intimité des couples et des familles (la chambre à coucher d’A bout de souffle ou l’appartement des 400 coups) pour adopter un point de vue que le cinéma avait jusque là méprisé. Aujourd’hui, le cinéma français pèche par l’excès inverse: trop rarement inscrit dans un paysage (géographique aussi bien qu’historique ou politique), il manque presque toujours d’ambition et fait de l’exploration de l’intime une fin en soi. Voilà pourquoi la première partie de La Bataille de Solférino est une bouffée d’air frais, avec son enchevêtrement de privé et de collectif, ses espaces qui communiquent entre eux, son personnage principal toujours en mouvement et ses personnages secondaires savoureux (le baby-sitter, le voisin, le policier) qui empêchent le couple de phagocyter le film. Voilà aussi pourquoi la seconde partie est si décevante, remplaçant un réalisme ambitieux par un naturalisme vain et abandonnant Solférino à ses batailles (l’affrontement des derniers fêtards avec les CRS) pour mieux s’enfermer dans l’appartement de Laetitia, où la dispute et l’hystérie laissent place à l’épuisement et à l’alcool. Les plans s’allongent, comme pour mimer ce retour au calme, jusqu’au plan-séquence final dans le restaurant asiatique, où Vincent interpelle une serveuse pour lui demander si elle trouve que son ami Arthur a une tête d’avocat, ce à quoi la serveuse, hors-champ et avec un fort accent, répond : « une tête d’avocat… comme le fruit? »

Pour résumer le défaut principal de La Bataille de Solférino, on peut reprendre à notre compte le reproche adressé à Laetitia par l’ami qu’elle croise sur le chemin du retour, après sa soirée de travail : un manque d’imagination dans la façon de se représenter le quotidien. La réponse que fait Laetitia est représentative du sentiment de démission que laisse derrière elle la seconde partie du film et qui plombe les belles promesses de la première : assurant ne pas comprendre ce qu’elle entend, elle prétexte la fatigue et rentre se coucher.

Restent quelques jolis moments, comme le générique en forme de trajet à moto entre l’appartement et le siège du Parti socialiste, ou encore les plans montrant les habitants de la rue de Solférino, debout sur le toit d’un immeuble où assis sur le rebord d’une fenêtre, un pied à l’intérieur, un pied à l’extérieur. A l’inverse de ces belles images de circulation entre l’intime et le collectif, le film de Triet ne maintient pas jusqu’au bout ce qui faisait son attrait principal: un équilibre instable entre une histoire de couple et un événement historique (l’élection présidentielle), une subtile communication entre la bataille des amants et celle de l’Elysée. Dommage.