JOJO RABBIT, de Taika Waititi

Etats-Unis | 2019

Réalisation: Taika Waititi
Scénario: Taika Waititi, d’après le roman Caging Skies de Christine Leunens
Décors: Ra Vincent
Costumes: Cynthia Bergstrom et Mayes C. Rubeo
Photographie: Mihai Mălaimare Jr.
Montage: Tom Eagles
Musique: Michael Giacchino
Interprétation: Roman Griffin Davis, Scarlett Johansson, Thomasin McKenzie, Taika Waititi, Sam Rockwell, Rebel Wilson, Stephen Merchant, Alfie Allen
Genre: Comédie, Historique
Durée
: 1h48
Sortie française: 29 janvier 2020

L’Hitler intérieur
par Mathias H.

Il y a quelque chose de presque trop malin dans ce Jojo Rabbit, satire survitaminée des jeunesses hitlériennes, adaptée d’un roman de Christine Leunen paru en 2013. Son programme, consistant à mettre face à face le parfait petit nazi et l’adolescente juive cachée dans son grenier, est certes efficace et bien mené, mais aussi relativement convenu dans son écriture, cochant toutes les cases de l’amitié improbable sur grand écran : méfiance réciproque, apprivoisement, empathie, attachement.

Autour de cette relation naissante se déploie une satire tous azimuts (et souvent hilarante) du nazisme, qui se manifeste par un défilé toujours plus burlesque des plus improbables bras cassés, parmi lesquels une version fantasmée d’Hitler interprétée par le réalisateur lui-même, Taika Waititi. Là encore, le film est particulièrement malin, exploitant son melting pot culturel – un réalisateur néo-zélandais, une production américaine, une distribution dominée par des comédiens britanniques – pour piocher chez les uns et chez les autres les ingrédients du parfait feel-good movie grand public. Un peu d’humour anglais par-ci (Rebel Wilson et Stephen Merchant, irrésistiblement anachroniques dans des seconds rôles taillés sur mesure), un peu de Wes Anderson par là (la première séquence dans le camp hitlérien, le traitement des personnages d’enfants, une façon de faire entrer le décor dans le cadre) et une vague présence du pays où est censé se dérouler l’action, se traduisant principalement à l’écran par une version allemande des tubes des Beatles et de David Bowie et par la citation de Rilke qui clôt le film.

Le résultat est une sorte de comédie hors-sol, quelque part entre Good Morning England et Moonrise Kingdom, qui fait feu de tout bois pour contenter son spectateur et affiche un rapport joyeusement décomplexé à son sujet. Les limites de cette écriture, calibrée pour transformer la Second Guerre mondiale en une parfaite comédie familiale, se font sentir dès qu’il s’agit d’évoquer l’horreur du nazisme, non plus avec l’outrance burlesque de la satire, mais selon un point de vue plus réaliste et historique. D’abord représentée par touches discrètes (une pendaison publique face à laquelle la mise en scène fait soudain preuve d’une certaine pudeur), la violence se déchaîne finalement dans une affreuse scène de guerre filmée au ralenti, sur fond de chœurs tout droit sortis de la bande originale de Titanic, et au cours de laquelle on sent bien que le réalisateur ne sait plus à quel endroit doit se situer le rire et à quel endroit le pathos. Un manque de recul qui se justifie sans doute par les modalités propres à ce récit (l’histoire nous est racontée depuis le point de vue de l’enfant), mais qui trouve une vraie limite dans le mauvais goût qui en résulte ponctuellement.

Sans gâcher le plaisir, ces problèmes de distance (ou d’absence de distance) dans l’humour affaiblissent légèrement la puissance qu’aurait pu avoir le film s’il s’en était tenu à un portrait plus sobre du très beau personnage de Jojo Rabbit. Car c’est bien dans sa peinture de l’enfance et dans l’attendrissement qui en découle que Waititi se montre le plus convaincant, aidé en cela par la gestuelle et les mimiques du formidable Roman Griffin Davis dans le rôle de Jojo. Parmi les plus jolis moments du film, on retiendra ainsi les retrouvailles récurrentes avec Yorki, le meilleur ami de Jojo, mais aussi quelques très belles scènes entre le petit garçon et sa mère (Scarlett Johansson) : des lacets qu’on attache ensemble pour illustrer une parole sur l’absence de liberté, puis deux chaussures qu’on fait danser sur un muret pour donner forme à un discours sur la joie de vivre. C’est finalement à travers ce genre de petits gestes de mise en scène que le film s’avère le plus convaincant, davantage que par l’écriture de ses dialogues, trop maline, elle aussi, pour séduire sans réserve.

Pour que Jojo Rabbit soit une franche réussite, il aurait peut-être fallu, comme l’avait fait Guillermo Del Toro avec Le Labyrinthe de Pan, que Taika Waititi prenne soin de circonscrire plus soigneusement le territoire de l’imaginaire enfantin, pour ne pas le laisser déborder sur la représentation d’une réalité historique difficilement appréhendable par ce biais exclusivement fantasmatique. Autrement dit, il n’est pas certain qu’on rende service au jeune spectateur (auquel le film veut à l’évidence s’adresser en même temps qu’à un public plus adulte) en ne lui présentant le nazisme que sous ce visage ridicule et quasi inoffensif.

Pourquoi évacuer à ce point le réalisme historique, alors même que cette figure de pseudo-Hitler, l’ami imaginaire de Jojo, semble avoir été justement créée pour prendre en charge l’essentiel de la satire et du second degré ? Ce personnage farfelu de pantin désarticulé, toujours en deçà des fantasmes qu’il génère, rappelle souvent la poésie du parrain-fée de Barnaby, indispensable comic strip de Crockett Johnson, publié en pleine Seconde Guerre mondiale. Dans cette bande dessinée, la figure de l’ami imaginaire, qui cristallisait tous les rêves et les peurs du petit garçon, restait invisible aux autres personnages, ce qui permettait de tracer une frontière nette entre la réalité de la guerre et les fantasmes de l’enfant. Dans Jojo Rabbit, tout se passe comme si la loufoquerie de l’enfance n’appartenait plus au seul territoire de l’imagination, mais contaminait le réel jusque dans ses moindres recoins. Une idée séduisante sans doute, mais aussi légèrement opportuniste dans l’efficacité qu’elle génère à chaque instant.

Dans cette atmosphère de comédie survoltée, les tête-à-tête entre Jojo et Hitler deviennent des instruments de rire parmi d’autres. Pourtant, pris isolément, ils constituent sans doute la plus belle part de Jojo Rabbit, la plus intime et la plus poétique aussi, celle qui nous rappelle avec douceur qu’Hitler lui-même peut se transformer en personnage de farce, à condition qu’on l’enferme assez longtemps dans l’imagination d’un enfant.