HOMECOMING | Saison 1, de Eli Horowitz et Micah Bloomberg

États-Unis | 2018

Création : Eli Horowitz et Micah Bloomberg
Réalisation: Sam Esmail
Scénario: Eli Horowitz, Micah Bloomberg, Cami Delavigne, Shannon Houston, Eric Simonson, David Wiener
Photographie: Tod Campbell
Montage: Rosanne Tan, Justin Krohn, Franklin Peterson
Interprétation: Julia Roberts, Bobby Cannavale, Stephan James, Shea Whigham, Alex Karpovsky, Sissy Spacek
Format: 10 x 30 minutes
Diffuseur: Amazon Prime Video

THRILLER AU CARRÉ
par MATHIAS H.

Sans révolutionner quoi que ce soit à l’univers toujours plus codifié des séries, Homecoming s’impose comme une jolie réussite, à l’identité à la fois trouble et familière. Son pitch est d’ailleurs lui aussi un mélange de mystère et d’ingrédients familiers : Heidi Bergman travaille comme conseillère-thérapeute dans une structure expérimentale (« Homecoming ») qui accueille une poignée de soldats américains revenus du front. Quatre ans plus tard, alors qu’elle est retournée vivre chez sa mère et travaille comme serveuse dans un café, un employé du Département de la Défense vient l’interroger dans le cadre d’une plainte déposée par la mère d’un soldat, qui déclare que son fils a été retenu contre son gré au sein de « Homecoming ».

On commence à avoir l’habitude de ce genre de récit taiseux, qui intrigue autant par son scénario (manipulation, complot, temporalités disjointes avec un lourd secret planté au milieu) que par sa façon d’utiliser l’image comme support à des symboles et analogies chargés de sens (ici, la symétrie du cadre et les vues aériennes censées nous faire ressentir l’enfermement des personnages). Sur le plan visuel, la série s’avère très cohérente et maîtrisée, mais aussi relativement prévisible. On notera principalement une nouveauté non négligeable : l’utilisation du format carré pour les scènes se déroulant au présent, qui alternent avec le format classique réservé aux flashbacks. Si l’idée n’a rien de franchement subtile (la vérité et la mémoire de l’héroïne sont tronquées, comme les deux bords de l’image), le résultat est efficace et crée une atmosphère singulière, en distinguant le passé et le présent de façon à la fois très nette et quasi-subliminale.

Pour ce qui est du scénario, c’est la volonté de surprendre sans cesse le spectateur qui semble dominer, ce qui n’est pas en soi une surprise mais plutôt une tendance lourde de la fiction contemporaine. Mais sur ce point encore, Homecoming s’en sort bien. Le récit évite ainsi les grandes embardées, malheureusement devenues trop systématiques, et préfère distiller son étrangeté paranoïaque par petits écarts à peine perceptibles. On relèvera par exemple les contre-emplois intéressants de Dermot Mulroney et Alex Karpovsky, et bien sûr celui de Julia Roberts elle-même, formidable dans le rôle tout en retenue d’Heidi Bergman. Les créateurs de la série jouent aussi régulièrement du décalage entre une bande originale presque grandiloquente et une atmosphère de menace plus sourde qui plane sur la série. Plus généralement, nos attentes et préjugés sont sans cesse trompés, comme dans cette scène qui voit une jeune femme allaiter son enfant, juste avant de révéler au spectateur son statut de cadre respecté et de supérieure hiérarchique de l’employé du Département de la Défense chargé d’enquêter sur « Homecoming ».

Malgré ces petits décalages et un sujet captivant, Homecoming ne brille pas vraiment par son originalité. Sa plus grande qualité (en dehors d’un casting de luxe où l’on croise notamment Sissy Spacek) réside peut-être dans le travail effectué sur la matière sonore du récit. Le soin apporté aux bruitages, aux changements de volume, aux effets de distance ou de fondu est remarquable et rappelle ce que proposait également cette année Jean-Marc Vallée avec Sharp Objects. Ici aussi, c’est en tendant l’oreille qu’on ressent le mieux le vertige du trouble mental qui semble affecter les personnages, sans qu’on sache tout à fait d’abord de quoi il retourne. Cette approche très narrative du son, avec l’inventivité et la virtuosité qui en découlent ici, représente un territoire relativement inexploité dans le monde des séries, et plus particulièrement du thriller, ce qui détourne un temps l’attention des quelques poncifs auxquels on n’échappe pas par ailleurs.

On ne trouvera pas beaucoup de reproches à faire à une histoire globalement bien menée de bout en bout, si ce n’est le léger sentiment de déjà-vu qui s’installe progressivement, sans pour autant parvenir à gâcher le plaisir. On regrettera tout de même qu’une étude des mécanismes de l’institution et de ses effets désastreux sur l’individu ait à ce point tendance à personnifier les enjeux, résumant le jeu de piste du scénario à un chassé-croisé entre son héroïne et deux autres personnages: Colin Belfast pour l’entreprise Geist et Thomas Carrasco pour le Département de la Défense. Les deux hommes ont beau être caractérisés de manière très efficace en seulement quelques traits bien trouvés, les institutions pour lesquelles ils travaillent auraient mérité de n’être pas résumées à leurs seules figures, d’autant plus que celles-ci n’échappent pas toujours à une certaine caricature. Cette simplification du drame par la réduction du nombre de ses protagonistes mine parfois la vraisemblance du récit, en particulier dans le climax poussif de l’épisode 8, qui organise une rencontre peu crédible et légèrement survoltée entre les trois héros, au milieu d’un parking. De même, la façon dont s’achève l’arc narratif de Colin, dans un face-à-face kafkaïen, au bout d’un long bureau presque vide, peut être vu aussi bien comme une façon de représenter le caractère nébuleux de l’entreprise pour laquelle il travaille, que comme une facilité de scénario permettant d’éviter toute représentation réaliste et complexe de ce même caractère nébuleux. Dommage, car il y avait là matière à approfondir la question du pouvoir et de l’argent qui sous-tend l’ensemble du scénario sans jamais être scrutée avec l’attention et la précision qu’elle aurait méritées. Au lieu de cela, l’image carrée ne s’élargit que pour mieux réduire la perspective en la limitant au traditionnel récit de rédemption. Heidi Bergman occupe finalement tout le cadre, repoussant hors-champ le thriller politique foisonnant qu’on avait cru deviner dans ses marges.