COULEURS ÉTEINTES

par MATHIAS H.

Quand Marcio Reolon et Filipe Matzembacher, les deux réalisateurs et scénaristes de Hard Paint, sont interrogés sur la genèse de leur nouveau film, ils évoquent un court-métrage de 2012, centré sur un garçon confronté au départ de sa sœur et à la solitude qui en résulte. Le reste serait donc venu se greffer au fur et à mesure à l’œuvre initiale, en particulier ce qui apparaît pourtant comme le fil rouge de Hard Paint, à savoir les live shows auxquels Pedro se livre devant son ordinateur pour un public d’anonymes.

Dans son premier chapitre, qui porte le nom de Luiza, la sœur de Pedro, Hard Paint présente les traces évidentes de ce point de départ. Le thème de la solitude y est omniprésent, renforcé par l’importance donnée à la ville de Porto Alegre, capitale du sud du Brésil, ici montrée comme une ville fantôme désertée par la jeunesse. Pour le reste,  le film ressemble effectivement à un court-métrage qu’on aurait dilué en y ajoutant quelques ingrédients annexes.

La peinture phosphorescente qui donne au film son titre et explique le pseudo du personnage de Pedro/Neonboy est donc elle aussi une greffe, subordonnée à ce thème premier de l’isolement dont l’exhibition virtuelle ne serait qu’une manifestation de plus. Avant de nous montrer Neonboy en action, Hard Paint s’ouvre sur un plan de Pedro endormi devant la webcam qu’il a oublié d’éteindre, pendant que son « public » commente le dernier show donné par le jeune homme.

Le film a donc d’emblée un aspect déceptif : le dispositif de la peinture phosphorescente appliquée sur le corps nu n’a pas la puissance fantasmatique ni la charge onirique que Reolon et Matzembacher semblent vouloir lui attribuer. Dès le départ, Pedro lui-même assimile son avatar virtuel à une nécessité économique, d’autant plus que le départ de Luiza le laisse seul responsable des charges financières qu’il partageait avec sa sœur.

En ce sens, Neonboy n’est que l’expression redondante d’une misère et d’une solitude qu’on retrouve ailleurs dans le film, qu’il s’agisse des nombreux plans sur les grandes tours délabrées qui entourent l’appartement de Pedro, ou des promenades chronométrées que le jeune homme fait à contrecœur, pour respecter une promesse faite à sa sœur. Les scènes d’exhibition sont comme subordonnées à la morosité ambiante et, malgré la puissance esthétique de cette « tinta bruta », la couleur qu’elle tente d’apporter au film s’affadit presque aussitôt, étalée comme de la boue sur le torse de Pedro.

L’entrée en scène du personnage de Léo, rival puis amant qui donne son titre au deuxième chapitre du film, apporte un peu de vie à ce qui pouvait jusque là apparaître comme la dissection morbide d’une certaine forme de précarité. L’idylle naissante insuffle un peu d’énergie à un scénario qui traîne en longueur, et les scènes à la webcam révèlent grâce à lui leur potentiel, non plus seulement esthétique, mais aussi émotionnel.

L’inventivité nouvelle qu’apporte le personnage dans l’usage des peintures donne à l’exhibition des corps un air de ballet surréaliste, et la rend d’autant plus fascinante qu’elle va désormais à contre-courant de l’existence cafardeuse de Pedro, observée jusque là avec une certaine complaisance. Dans des mises en scènes toujours plus élaborées, Pedro et Léo donnent littéralement corps au désir qui s’installe entre eux, traduisant chaque étape de leur intimité en un geste et une couleur destinée à leur public d’anonymes.

En dehors de ces interludes, Hard Paint se perd malheureusement dans des directions multiples qui n’aboutissent jamais totalement. Là encore, l’extension du matériau originel par un système de greffes scénaristiques se fait souvent ressentir. La première scène, au tribunal, suggère chez Pedro un caractère asocial et violent, une piste maladroitement dramatisée par le suspense qui entoure longtemps la cause de son procès, et tout aussi maladroitement abandonnée au profit d’une réhabilitation du personnage, racheté par le harcèlement homophobe qu’il a subi depuis l’enfance. Cette valse-hésitation (entre l’isolement paranoïaque du marginal et la solitude douloureuse du jeune homosexuel montré du doigt) conduit à de brusques ruptures de ton qui laissent un sentiment d’inachevé.

Le thriller et le mélodrame font à tour de rôle de timides percées dans le matériau réaliste de Reolon et Matzembacher, mais ni l’un ni l’autre n’est assumé jusqu’au bout. Le personnage de Pedro, qui pourrait tirer de ce rapport ambigu à la violence une certaine épaisseur, semble souvent plus incohérent que complexe. Malgré sa structure en trois actes, Hard Paint accuse ainsi les signes d’une écriture inaboutie et chaotique, qui laisse au mieux le sentiment d’une certaine confusion, au pire une sensation d’ennui. On se rattache comme on peut à l’imagerie efficace des scènes de webcam, mais l’unité qu’elles donnent au film est trop artificielle pour compenser l’impression de vanité dégagée par l’ensemble.

Le seul vrai fil rouge du film reste la silhouette spectrale de Pedro. Ses épaules voutées et sa démarche nerveuse sont presque de chaque plan, le reste du monde se résumant le plus souvent à des regards inquisiteurs et à de mystérieuses ombres accoudées au rebord des fenêtres. Le souci de vérité qu’affiche Hard Paint se traduit donc principalement par cette subjectivité totale qui épouse chaque contour du mal-être de son personnage. Malheureusement, le procédé a ici tendance à nous éloigner du personnage de Pedro, plutôt qu’à nous y faire adhérer. Il y a une certaine frustration à devoir suivre à la trace ce jeune homme dont on comprend très vite qu’il est le principal obstacle à sa propre guérison. En se repliant sur son point de vue, Hard Paint adopte le même mutisme entêté que son héros et barre tout horizon à son personnage, condamné à répéter les mêmes erreurs, faute d’un scénario moins statique.

Si cette obstination dans la répétition fait obstacle à l’empathie qu’on s’efforce de ressentir pour Pedro, elle nous attache peu à peu au lieu de ses errances. La ville de Porto Alegre, où ont grandi Marcio Reolon, Filipe Matzembacher, mais aussi Shico Menegat, qui interprète Pedro, laisse sur Hard Paint une empreinte mélancolique qui finit par faire son charme, malgré la fadeur du reste. L’anarchie de l’architecture, le désœuvrement des passants et l’exode qui vide peu à peu la ville de ses habitants s’inscrivent dans le film avec l’assurance tranquille d’une disparition qui a conscience d’elle-même. Comme l’affirme une amie de Léo, Porto Alegre s’enfonce peu à peu dans la mer et disparaîtra bientôt tout à fait.

C’est sur ce fond désenchanté que Marcio Reolon et Filipe Matzembacher parviennent, in extremis, à atteindre l’émotion qui fait défaut à la plus grande partie de Hard Paint. Lorsque Pedro se retrouve plus seul que jamais, au milieu d’une piste de danse, entouré de présences étrangères, un simple geste de la main fait apparaître comme par magie sur son visage une trace de couleur phosphorescente qui lui donne soudain le courage de danser. Par cette image finale, la plus forte du film, Hard Paint dépasse enfin le cercle vicieux où était enfermé son personnage et donne à la couleur une charge symbolique inattendue : celle d’un corps qui se déplie enfin. On aurait aimé que le reste du film soit davantage dans la lignée de ce dernier plan et de sa portée à la fois esthétique et émotionnelle. Malheureusement, Hard Paint laisse surtout le souvenir d’une déambulation un brin mortifère dans une ville éteinte, en compagnie d’un personnage qui ne l’est pas moins.