À LA DÉRIVE

par MATHIAS H.

Les termes qu’on serait tenté d’associer au dernier film d’Alfonso Cuarón – science-fiction, action, catastrophe, thriller – peinent à rendre véritablement compte de l’expérience à laquelle il nous invite. Pour parler de Gravity, il faudrait parler de « film d’espace » : pas seulement un film sur ou dans l’espace, mais, véritablement, un film d’espace. Inventer un genre nouveau pour cette œuvre qui se saisit pleinement de l’opportunité offerte par son sublime décor et ose la poésie d’un dépaysement total. Et si Gravity ne tient pas jusqu’au bout ses promesses, on ne peut qu’être reconnaissant du spectacle qu’il offre, comme des inventions techniques et esthétiques qu’il étrenne en grande pompe.

La destruction d’un satellite russe par un missile provoque une réaction en chaîne. Des débris métalliques s’agrègent en nuée et entament une course folle autour de la Terre. Manque de chance, la mission à laquelle participent l’astronaute Matt Kolawski (George Clooney) et l’experte en ingénierie médicale Ryan Stone (Sandra Bullock) se trouve sur la trajectoire des projectiles dévastateurs. Seuls survivants de la catastrophe qui s’ensuit, les deux héros dérivent dans l’espace en essayant désespérément de rejoindre la station spatiale internationale, leur unique espoir de regagner la Terre.

Le point de départ de Gravity ne donne qu’une idée approximative de la singularité du projet. Porté par une technologie 3D stupéfiante qu’Alfonso Cuarón met au service d’une incontestable réussite esthétique, le film est une immersion totale, angoissante, et d’une beauté glaciale dans le scaphandre de Ryan Stone, personnage mélancolique hanté par la mort de sa fille. Gravity confirme ce qu’on soupçonnait déjà : le cinéma le plus ambitieux et le plus passionnant de ces dernières années balaie nos habitudes en matière de récit et de mise en scène pour se rapprocher de l’expérience sensorielle. Après La Vie d’Adèle au début du mois, et dans le sillage de Melancholia ou Tree of life, la subjectivité du regard se place une nouvelle fois au cœur d’un film captivant et fait de Gravity bien plus qu’une énième histoire d’aventuriers de l’espace. Si ce type d’objets divise autant le public, c’est que sa réussite repose sur le parti-pris d’une adhésion totale au point de vue d’un personnage, jusqu’à une radicalité qui enthousiasme ou qui repousse, mais laisse rarement de marbre.

Le film s’ouvre sur un époustouflant plan-séquence présentant les deux astronautes en plein travail, juste avant l’impact. La scène baigne dans le silence complet de l’espace, entrecoupé par les voix de Ryan, du commandant Kolwaski et des employés de la NASA qui les guident depuis Houston. Dans ce décor somptueux, la Terre en arrière-plan, tout devient poésie, y compris les anecdotes de Kolwaski et le monstre de métal autour duquel les personnages gravitent. Après la catastrophe qui contraint Ryan à couper le fil qui la reliait à la navette, la poésie se mue en une expérience vertigineuse et claustrophobe à la fois : celle d’un personnage détaché de tout contact avec la Terre, enfermé dans un scaphandre où l’air vient à manquer.

Que reste-t-il de son humanité quand on dérive en apesanteur, sans personne à qui s’adresser ou réclamer de l’aide ? A cette question métaphysique, le spectateur doit répondre lui-même. Régulièrement invité par la mise en scène à adopter le point de vue de Ryan, il fait l’expérience d’un corps condamné à vriller et à dériver, soumis au mouvement et au tranchant d’autres corps qui se déplacent eux aussi dans le vide. Le film enregistre avec virtuosité cette chorégraphie en apesanteur et tire une puissance immense de sa capacité à orchestrer le va-et-vient des personnages et du spectateur entre la contemplation d’une beauté hypnotique et le sursaut de brusques regains de tension. Il n’est jamais aussi saisissant que lorsqu’il se tient en équilibre sur cette faille entre l’instinct de survie et le plaisir d’un lâcher-prise absolu.

L’œuvre de Cuarón ne provoquera sans doute pas les réactions de rejet qu’ont pu entraîner celles de Lars Von Trier, Terrence Malick ou Abdellatif Kechiche, précisément parce que le réalisateur n’assume pas jusqu’au bout cette radicalité. La deuxième moitié de Gravity convainc moins et, du spectacle-expérience qu’il avait brillamment créé, le film reprend le sentier plus familier de la métaphore et de la démonstration. Le geste de couper le cordon le laissait entendre : les efforts de Ryan pour survivre et rentrer chez elle doivent être associés à un retour à la Terre-Mère, une sorte de renaissance pour une femme qui ne faisait jusque là que travailler et ressasser la mort de sa fille. « I’m just driving », répète-t-elle à Kowalsky qui l’interroge sur ce qu’elle ferait, au même moment, si elle se trouvait dans son Illinois natal. Quand le personnage parvient à pénétrer dans la station spatiale internationale, à bout de forces et d’oxygène, son corps se replie lentement sur lui-même et, en apesanteur, adopte la position fœtale. L’image est certes très belle, mais elle met fin à une première partie que sublimait le mariage de notre regard de spectateur avec celui de Ryan, et crée une distance en convoquant les symboles dans ce qui relevait jusque là du concret et des sens.

L’interruption du spectacle par ce qui ressemble trop à un discours gêne la contemplation émerveillée qui faisait, jusque là, le prix du film (les images d’explosion du début rappellent par exemple la très belle séquence finale de Zabriskie Point). L’œuvre d’Alfonso Cuarón perd en intensité lorsqu’elle prend ses distances avec l’expérience-limite qu’elle se proposait de faire vivre au spectateur. Elle se réoriente vers un scénario plus attendu, replié sur un héroïsme lyrique parfois daté, comme dans ce monologue mélodramatique et indigeste sur l’instinct de survie retrouvé. A mesure que Ryan puise, dans l’adversité, l’envie de se battre pour sauver sa peau, elle semble se détacher plus nettement sur le paysage illimité qui l’entoure. À l’inverse, dans la première partie, l’errance psychologique doublait celle du corps et effaçait presque complètement les contours d’un personnage pris dans un décor auquel il semblait prêt à se fondre. Le spectateur, en s’identifiant à Ryan, s’identifiait aussi à l’immensité de l’espace et ressentait l’angoisse et le vertige qu’une telle identification entraînait naturellement.

Malgré tout, Gravity ne cesse jamais totalement de séduire et d’impressionner. La fluidité de la mise en scène, la beauté de la photographie (Emmanuel Lubezki a travaillé sur les trois derniers films de Terrence Malick), le caractère hypnotique du silence associé au réalisme ahurissant des scènes les plus mouvementées, la poésie et l’efficacité qui définissent, indissociablement, le film de Cuarón, enchantent (presque) jusqu’au bout. Mais on a beau savoir que toute cette aventure ne peut avoir d’autre destination qu’un retour à la loi de la gravité, on se prend à regretter que tout doive se résoudre dans cette trivialité-là. Cuarón a inventé pour nous une poésie de l’espace et on aurait voulu ne plus avoir à toucher la terre ferme.