GRÂCE À DIEU, de François Ozon

France, Belgique | 2019

Réalisation: François Ozon
Scénario: François Ozon
Décors : Emmanuelle Duplay
Costumes : Pascaline Chavanne
Photographie: Manu Dacosse
Son : Brigitte Taillandier
Montage: Laure Gardette
Musique: Evgueni Galperine et Sacha Galperine
Interprétation: Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud, Eric Caravaca, Bernard Verley, François Marthouret, Martine Erhel, Josiane Balasko, Hélène Vincent
Genre: Drame
Durée
: 2h17
Sortie française: 20 février 2019

TROIS HOMMES EN COLÈRE
par MATHIAS H.

Grâce à Dieu, tourné dans le plus grand secret en 2018, a d’abord été envisagé par son réalisateur comme un documentaire sur l’affaire Preynat, du nom de ce prêtre accusé en 2016 d’abus sexuels sur mineurs. Cette hésitation sur la forme est immédiatement sensible à l’écran, puisque le film s’ouvre sur le témoignage très direct, presque abrupt, d’Alexandre (Melvil Poupaud), que François Ozon prend à peine le soin de découper en scènes : le personnage adresse d’abord une lettre au père Barbarin, puis poursuit son récit devant la psychologue Régine Maire et, enfin, s’adresse à ses propres enfants. Comme Alexandre le dit lui-même, il s’agit ici de ne pas « y aller par quatre chemins ». Comprenez : ni préambule ni fioritures, il n’est pas question de romanesque quand on s’attaque à un sujet si tragiquement réel.

Cette évacuation apparente du romanesque, voire de toute forme de dramaturgie, est encore renforcée par la douceur asphyxiante avec laquelle le témoignage d’Alexandre est accueilli par l’Eglise. On le remercie pour son courage, on l’écoute d’une oreille compatissante, puis on l’encourage discrètement au pardon chrétien. La politesse des lettres et des emails qui s’échangent apparaît alors comme une aimable injonction au silence, empêchant le drame de se développer, que ce soit sous la forme d’un scandale (religieux, moral, juridique), ou sous la forme d’un récit cinématographique distinct du simple exposé documentaire des faits. Quand Alexandre obtient une confrontation avec le père Preynat, la scène, qui promettait d’ouvrir le dialogue et de mettre le récit sur les rails, s’achève au contraire sur une prière et un silence saisissants de violence muette.

Ce qui se révèle peu à peu comme un déni de la hiérarchie (pour qui « Eglise » et « pédophilie » sont des termes qualifiés d’incompatibles) entraîne donc à la fois une frustration du personnage et un blocage du récit. Le refus catégorique de toute forme de publicité négative bloque la parole d’Alexandre avant qu’elle ait pu se mettre en mouvement et la fige dans une absence d’interlocuteur réel. L’incompréhension face à la violence subie devient alors à son tour une forme de violence, comme lorsque le père Preynat, après s’être plaint d’avoir été menacé physiquement par des parents en colère, se voit rappeler qu’il avait abusé de leurs enfants et rétorque : « ce n’est pas une raison pour être violent ».

Dès lors, l’enjeu principal de Grâce à Dieu devient la circulation de la parole, aussi bien que la mise en mouvement du récit. Tous les défauts qui semblent affaiblir le film dans sa première demi-heure (une certaine froideur, un manque de relief, une porosité plus ou moins heureuse avec le documentaire) sont en quelque sorte problématisés, à l’intérieur même du scénario, par la détermination d’Alexandre à transformer la parole en action, à initier un récit marqué par une progression et des temps forts. Tout au long du segment consacré à ce personnage (la première des trois victimes auxquelles le film s’intéresse) et au rythme des lettres qui se multiplient et restent sans réponse satisfaisante, on sent poindre un débordement à venir, comme si le témoignage ne pouvait plus être contenu et devait se muer en action par la seule force de son accumulation et du vide qu’il rencontre.

Cette volonté farouche de raconter son histoire est joliment rendue par la mise en scène, qui filme régulièrement ses personnages à contre-jour, réduits à des ombres se détachant sur l’éclat d’un vitrail ou d’une fenêtre. C’est au moment où la lumière est la plus proche qu’on est le moins visible, semble nous dire François Ozon à travers le parcours d’Alexandre, qui explique lui-même avoir fait « une démarche de lumière et de vérité ». Une expression qui traduit bien la manière dont Grâce à Dieu fait discrètement glisser le sacré du domaine religieux au domaine moral, glorifiant ces trois hommes dans le moment précis où ils se trouvent en quelque sorte plongés dans l’ombre d’une vérité qu’ils tentent de rejoindre, au terme d’un chemin de croix fait de silences contraints et de fausse compassion.

C’est donc le débordement de la parole qui sécrète l’action, comme l’accumulation documentaire des faits finit par sécréter la fiction et donner au film son mouvement, celui des trois segments qui se succèdent à l’écran. Ozon offre ainsi un film-dossier réduit à son plus simple appareil : une succession de nouvelles pièces versées à un dossier qui ne cesse d’enfler, jusqu’à « faire film », atteignant patiemment le romanesque par paliers successifs. Le troisième segment, centré autour d’Emmanuel (Swann Arlaud, excellent) est d’ailleurs celui qui s’éloigne le plus du documentaire, comme si la fiction devait naître progressivement, organiquement du réel pour ne pas risquer de brusquer ou de dénaturer les faits.

Si cette finesse de construction peut séduire, elle n’empêche pas le film de rester, jusqu’au bout, pris dans une certaine froideur et une certaine distance, que ce soit par le didactisme qui s’invite çà et là avec l’évocation des séquelles liées aux abus sexuels, ou par la sobriété à laquelle oblige un sujet aussi délicat. Si le genre du film-dossier est presque toujours marqué par un romanesque laborieux et un peu fabriqué, il peut au moins compter sur l’efficacité d’une montée en puissance : la quête du héros s’accompagne le plus souvent d’un enthousiasme et d’une emphase croissants, à mesure qu’on progresse vers la vérité et son dévoilement. Ici, au contraire, le contexte empêche l’enthousiasme d’émerger autrement que comme une preuve de mauvais goût. A travers les excès de François (Denis Ménochet), il est mis à distance par le scénario, rendu suspect par cette « bite géante » que le personnage se félicite de pouvoir faire dessiner dans le ciel pour la modique somme de 4 000 €.

Quelques touches d’humour tentent parfois de détendre cette atmosphère vaguement clinique. Quand sa femme lui demande à qui il écrit, Alexandre lui répond sans ironie : « au Pape ! ». Alors qu’Emmanuel rend visite à sa mère avec des pâtisseries, elle s’exclame : « Tu m’a pris une religieuse, c’est adorable ! ». Mais peu importe finalement la difficulté intermittente du scénario à trouver le ton juste, car la finesse de Grâce à Dieu se trouve ailleurs, dans son refus d’essentialiser la condition de victime. Par touches discrètes, François Ozon ramène toujours ses trois protagonistes à leurs personnalités respectives et aux milieux sociaux – très différents – dont ils sont issus. Le résultat se regarde donc avant tout comme un film de personnages, avançant par succession de points de vue plutôt que par addition des peines. Ici, chaque victime est singularisée et même les scènes de groupe, qui rappellent certains films de Ken Loach ou le plus récent 120 battements par minute, sont davantage marquées par le débat, dans ce qu’il a de plus laborieux, que par l’enthousiasme collectif.

Grâce à Dieu s’inscrit donc moins dans un affrontement entre le groupe des victimes et celui des bourreaux que dans la dialectique d’une réconciliation, à l’échelle individuelle, entre passé et présent. Dans les moments de transition entre le présent du récit et les quelques flashbacks qui le ponctuent, Ozon filme à plusieurs reprises ses héros de dos, comme pour suggérer l’existence d’une présence restée en arrière, celle de l’homme regardant l’enfant qu’il est encore, mais aussi celle de l’enfant découvrant l’adulte qu’il a réussi à devenir. Quand le film s’achève et rend chacune des trois victimes à son destin particulier, le regard chargé d’espoir et d’appréhension, on comprend que c’est dans cette capacité à envisager l’avenir avec sérénité que loge en réalité l’enjeu du récit. Et si le souffle romanesque fait parfois défaut à Grâce à Dieu, c’est qu’il est comme suspendu à un travail de justice et de réparation, le récit ne pouvant véritablement commencer qu’après le générique de fin, lorsque ces trois hommes seront enfin parvenus à s’envisager en protagonistes de leur propre histoire.