UNE CASE EN MOINS

par Hugo MATTIAS

On le constate déjà sur le grand écran depuis une dizaine d’années, et un peu plus récemment sur le petit : la fiction adolescente a de plus en plus tendance à broyer du noir. Exit le divertissement régressif façon American Pie ou Mean Girls, les meilleurs teen movies des années 2010 (Le Monde de Charlie, The Edge of Seventeen, Eighth Grade, etc.) ont tous rompu avec l’histoire récente du genre pour mieux se réclamer du vétéran John Hughes et de ses succès mélancoliques des années 80 (Breakfast Club, La Folle Journée de Ferris Bueller), eux-mêmes largement imprégnés du spleen de La Fureur de vivre. Si la tendance est la même dans l’univers des séries, la révolution est moins franche. Malgré quelques tentatives récentes et plus ou moins intéressantes (Riverdale, 13 Reasons Why), la référence en matière de noirceur dans la représentation de l’adolescence reste encore et toujours l’inusable Twin Peaks. Du moins jusqu’à aujourd’hui, car il faudra désormais compter avec Euphoria, la dernière proposition d’HBO, un petit bijou obscur et dépressif qu’il serait dommage de manquer.

Le moins qu’on puisse dire, en termes de noirceur, c’est qu’Euphoria (inspirée d’une mini-série israélienne et de la jeunesse de son créateur, Sam Levinson) n’y va vraiment pas avec le dos de la cuiller. La série nous invite ainsi à suivre Rue, jeune toxicomane bipolaire dont la voix off guidera notre découverte de la banlieue vaporeuse et surréaliste qu’elle habite. Dès le premier épisode, la jeune femme s’entiche de Jules, lycéenne transgenre charismatique et abonnée aux rencontres dans les motels avec des hommes mariés. Autour de ces deux héroïnes évolue une galerie de personnages tous plus torturés les uns que les autres, entre alcoolisme, sadomasochisme, maladie et violence compulsive. Ambiance.

D’où vient alors qu’Euphoria n’a jamais l’air de plier sous l’esprit de sérieux dont ses huit épisodes semblent pourtant, au premier abord, complètement saturés ? C’est peut-être qu’avec cette série, Sam Levinson a réussi à proposer un véritable oxymore télévisuel, qui retourne à chaque instant ses propres excès en leur extrême opposé. A l’écran, tout est sombre, plongé dans une nuit quasi-perpétuelle, mais l’obscurité est toujours ravivée par des touches de couleurs : le maquillage excentrique de Jules, les paillettes de Rue, les néons qui éclairent les scènes de fête. Euphoria est à cette image, mélancolique et solaire à la fois, désespérée mais aussi pleine d’énergie. On pourrait lui reprocher son obsession un brin aguicheuse pour les thèmes et les situations sordides (les nuits au motel, les shows privés en webcam, les selfies dénudés, les sextapes), mais si la sexualité n’est pas éludée, elle n’est pas non plus idéalisée, ni même particulièrement excitante. Bien au contraire, le plus souvent, la chair est triste et l’érotisme mis à distance, comme dans cette scène qui fait de Rue un professeur expliquant au spectateur, images à l’appui, les différents types de photos de pénis (dick pics) qui existent et comment les interpréter.

Contrairement à ce qu’on pouvait craindre, la série ne cherche donc pas à tout prix à choquer le spectateur ni à appâter un public d’ados en mal de frissons. A cet égard, la trajectoire que suit cette première saison est fascinante, tant elle prend à rebours nos attentes de spectateurs, habitués à la surenchère permanente. Au contraire, Euphoria semble avancer vers toujours plus d’innocence et d’idéalisme, passant des nuits au motel aux grands élans sentimentaux, des soirées de débauche au Winter Formal (un bal d’hiver organisé par les lycées américains et qui reprend tous les codes habituels du bal de promo), et des addictions en tout genre à une autonomie chèrement acquise. Bien sûr, rien n’est jamais tout rose dans cet univers très sombre, finalement plus adulte qu’adolescent, mais Euphoria parvient à se ménager jusqu’au bout une part d’optimisme. L’image de Jules, déguisée en ange pour la fête d’Halloween et complètement ivre, titubant de plus en plus sans pour autant quitter ses ailes blanches, symbolise assez bien les contradictions inhérentes à la série et à son charme particulier.

Mais ce que la série raconte importe relativement peu. En dehors de la nouveauté non négligeable qui consiste à mettre au premier plan des personnages queer sans jamais faire de leur identité un carcan ni un problème en soi, Euphoria innove peu. Sam Levinson semble avoir bien compris que toutes les histoires sur l’adolescence avaient déjà été racontées et qu’il s’agissait surtout pour lui de trouver une nouvelle manière de les raconter. En se concentrant sur cet aspect essentiellement esthétique du récit, il parvient à livrer l’un des objets télévisuels les plus beaux qu’on ait pu voir depuis longtemps. Pourtant, là aussi, Euphoria aurait pu tomber dans certains écueils, à commencer par celui de la sur-esthétisation qui, combinée à une bande originale entêtante et ultra-branchée (les compositions originales de Labrinth côtoient des noms tels que Blood Orange, Lolo Zouaï, Jorja Smith, Billie Eilish, Bobby Womack ou encore Donny Hathaway), risquait de tourner au long clip en huit épisodes. Bien que ce défaut ne soit jamais loin et que le dernier épisode, un peu plus faible que les autres, y succombe en partie, notamment lorsqu’il fait chanter son héroïne, la série est finalement moins proche d’un clip de Drake (dont le nom apparaît d’ailleurs au générique dans la liste des producteurs exécutifs) que d’une bande dessinée de Charles Burns (Black Hole) ou de Daniel Clowes (Ghost World).

Cette proximité avec l’univers du roman graphique se retrouve d’abord dans l’utilisation totalement irréaliste, voire expressionniste qui est faite de la couleur et de la lumière dans Euphoria. Plus généralement, c’est l’incroyable virtuosité de la mise en scène qui donne parfois l’impression d’avoir sous les yeux la réplique fidèle d’un storyboard à l’ambition totalement débridée. La caméra de Levinson ne s’impose aucune limite et le réalisme magique qui imprègne le scénario de cette première saison justifie les inventions visuelles les plus belles, comme ce lit qui pivote sur lui-même, laissant alternativement apparaître Rue et Jules enlacées, puis les différents souvenirs qui les conduiront ensuite à s’embrasser. Comme ces plans magnifiques, aussi, sur une forêt qu’éclairent à contre-jour des néons blancs et que traversent en vélo les deux jeunes femmes. Comme cette ahurissante fête foraine plongée dans une vapeur orangée, qui donne parfois l’impression de regarder Querelle de Fassbinder plutôt que la nouvelle série d’HBO. Même si cet univers visuel provoquera sans aucun doute autant d’allergies que d’enthousiasme, et même si Levinson frôle à plusieurs reprises la surcharge esthétique, son travail affiche une extraordinaire cohérence et produit de réels moments de grâce et de fulgurance.

Euphoria partage aussi avec l’univers de la bande dessinée un certain art de manier ensemble l’ellipse et la pulsion voyeuriste, le désir et la frustration. La bande dessinée est d’abord une forme de récit qui permet de tout voir, sous tous les angles, et d’avoir accès à toutes les pensées et à toutes les paroles, sans aucune contrainte technique ni limite de point de vue. Levinson reprend cette liberté à son compte, non seulement par la souplesse de sa caméra, mais aussi par ses changements constants de point de vue, l’accès qu’il donne aux messages que s’écrivent les personnages, à leur intimité de manière plus générale et même aux pensées de plusieurs d’entre eux.

Mais la bande dessinée est aussi, par nature, un récit troué de partout, dont chaque case est séparée de la suivante par une ellipse plus ou moins importante. C’est cet art de l’ellipse qui constitue l’ADN et fait la profonde réussite d’Euphoria. On a rarement vu la structure sérielle maniée de cette façon, avec une succession des scènes et des épisodes qui joue relativement peu du cliffhanger, mais exploite avec brio les trous dans le récit et les retours en arrière. Un choix narratif d’autant plus intéressant qu’il cohabite avec l’omniprésence de la technologie et des réseaux sociaux dans le scénario, et que plusieurs personnages sont pris au piège par des images d’eux-mêmes (sextapes et selfies) susceptibles de se retourner contre eux. A ce fil rouge de l’image de trop, la série oppose en quelque sorte une esthétique de l’image manquante qui donne une atmosphère étrangement ouateuse et poétique à l’ensemble. Même les messages et textos, lorsqu’ils apparaissent à l’écran, prennent la forme de simples sous-titres, sans les gimmicks dont on commence à avoir l’habitude (sonnerie, incrustation d’écran dans l’écran), ce qui donne paradoxalement l’impression d’accéder à l’intimité des personnages de manière fragmentaire et distanciée.

Chaque épisode commence de manière très classique par le portrait d’un personnage, mais ces introductions présentent toujours une trajectoire a posteriori, comme pour donner accès aux causes après avoir déjà montré les conséquences, et ainsi combler les trous d’un récit qui cache finalement davantage qu’il ne montre. Euphoria avance ainsi de manière quasi-impressionniste, par petites touches qui font progressivement exister des personnages d’abord définis par le manque (de sérénité, de confiance, d’amour, etc.). La corrélation entre leur mal-être existentiel et ce scénario tout en ellipses et flashbacks est la meilleure réponse à ceux qui seraient tentés d’accuser la série d’être superficielle et tape-à-l’œil : les expérimentations esthétiques et narratives d’Euphoria ne sont jamais gratuites, mais épousent de manière étonnamment rigoureuse et efficace les tempéraments et les failles de cette poignée d’adolescents au bord de la crise de nerfs. C’est ainsi qu’on apprendra le trouble mental qui affecte l’héroïne sous la forme d’un épisode particulièrement réussi, caractérisé par des distorsions temporelles et des retours en arrière que détermine la nature même du trouble bipolaire. Une case manque et l’équilibre est rompu, en quelque sorte, qu’il s’agisse de la santé mentale du personnage ou de la linéarité d’un récit classique.

Bien sûr, Euphoria n’est pas dépourvue de défauts et prête le flanc à des reproches parfois justifiés. Levinson fait preuve d’une certaine complaisance dans sa manière d’épouser les illusions de puissance de ses personnages ou de fétichiser leurs traumatismes. Si l’adolescence est probablement le seul âge où l’on peut se surprendre, par romantisme ou par naïveté, à envier le malheur des autres, on pourrait attendre de la série qu’elle prenne davantage de distance avec les pulsions morbides qui habitent certains de ses jeunes héros. Mais ce qu’Euphoria veut nous dire des errances et de la quête d’idéal propres à l’adolescence dépendra finalement en grande partie de la tournure que prendront ses prochaines saisons. Comme la bande dessinée, la série est avant tout un art de la durée, dont la réussite et le sens ne peuvent être réellement évalués qu’une fois la destination atteinte. Reste donc à espérer qu’après avoir manié la noirceur et l’ellipse avec autant de talent, Sam Levinson ne succombera pas à la tentation de forcer le trait ou, pire encore, de dessiner la case de trop.