CATHERINE À LA CAMPAGNE

par MATHIAS H.

Avant de devenir russe, Gérard Depardieu faisait le tour de France à moto pour collecter de vieilles fiches de paie. C’était en 2010 et ça s’appelait Mammuth. De ce film sympathique on retenait surtout la présence massive et touchante d’un monstre du cinéma français qui n’avait pas ainsi crevé l’écran depuis longtemps. En 2013, c’est au tour d’un autre monstre sacré de prendre la route. Catherine Deneuve – ou Betty, son personnage – s’en va. Plus d’amant, plus de maman, plus de restaurant, plus rien qu’un paquet de cigarettes et la caméra d’Emmanuelle Bercot pour enregistrer l’errance d’une sexagénaire en quête d’oubli.

Comme Depardieu chez Kervern et Delépine, Deneuve trouve ici l’un des plus beaux rôles qui lui aient été offerts ces dernières années. Malheureusement, Elle s’en va ne prend pas d’emblée la hauteur qui lui aurait permis d’apparaître comme autre chose que la simple rencontre d’une actrice avec un rôle. Le film avance avec Betty, à tâtons. D’abord il joue de la confrontation Deneuve vs. petites-gens-de-province et s’amuse même à faire folâtrer l’icône avec un grand dadais deux fois moins âgé qu’elle. « Tu as dû être très belle quand tu étais jeune » lui murmure-t-il au réveil. La réplique résume bien la façon dont le film, dans sa première partie, se repose avec paresse sur la place qu’occupe Deneuve dans le subconscient du spectateur moyen.

On verra, pêle-mêle, l’ex-Belle de jour se faire rouler une cigarette par les doigts tremblants d’un vieux paysan, boire un verre avec une bande de copines gueulardes, ou encore raconter sa vie de restauratrice et de femme délaissée à un vigile attentif mais visiblement perdu. De cette suite de vignettes sans grand intérêt (« Catherine à la campagne », « Catherine à l’hôtel », « Catherine au bar », etc.), ne ressort que l’image d’un corps qui court et d’une silhouette que l’on devine vieillie sous un chemisier trempé par la pluie. Le talent de Deneuve fait presque oublier le manque de cohésion de cette première partie, mais il ne se fait pas oublier lui-même. A travers Betty, c’est toujours Catherine que le spectateur scrute et admire.

Mais tout bascule quand intervient Charly, le petit-fils de Betty. Pour rendre service à sa fille, celle-ci accepte de conduire le jeune garçon (qu’elle connaît à peine) chez son grand-père paternel. Une occasion comme une autre de prolonger sa petite fugue. Mais le tempérament bien affirmé de Charly (l’attachant Nemo Schiffman) donne bientôt le rythme à un voyage plus mouvementé que prévu. Elle s’en va rappelle alors d’autres histoires de cohabitation difficile entre enfant et adulte: le souvenir d’Un monde parfait d’Eastwood ou de Gloriade Cassavetes (toutes proportions gardées) fait vibrer le film d’une énergie familière mais efficace. Avec ces modèles à l’horizon, c’est quelque chose du cinéma américain qui vient donner du relief à ce qu’il faut bien appeler un road-movie à la française. Tout ça est légèrement décalé et défraîchi (comme dans cette irrésistible réunion d’anciennes miss, sorte de version « carte vermeil » de Little Miss Sunshine) mais la tendre ironie qui émane de l’ensemble prête au film de Bercot un charme certain.

Malheureusement, Elle s’en va est vite rattrapé par la maladresse de son scénario. Quand Betty et son petit-fils arrivent enfin chez le grand-père de Charly, le spectateur est convié à un long et ennuyeux repas de famille qui clôt abruptement le road-trip. Là, tous les enjeux dramatiques et psychologiques que le film avait dessinés avec grâce et légèreté se résolvent dans une chanson, à la va-vite, avec légèreté toujours, mais sans grâce. La faute au jeu calamiteux de la chanteuse Camille et à une idylle aussi improbable que bâclée. La faute, surtout, à l’esprit consensuel qui plane au-dessus de ce banquet champêtre, où tous les bras cassés se réconcilient autour d’un bon repas. Deux enfants qui courent dans l’herbe et un générique de fin plus tard, on se fait violence pour ne pas faire la fine bouche: à défaut d’avoir vu un bon film, on a passé un joli moment.

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