PIÈCES DÉTACHÉES

par Hugo MATTIAS

Le titre à rallonge du nouveau film de Gus Van Sant est une citation tirée de l’un des dessins satiriques de John Callahan, ancien alcoolique devenu artiste à la suite d’un accident qui l’a rendu paraplégique. Sur ce dessin, on peut voir un shérif et son adjoint debout au milieu du far west. Devant eux, une chaise roulante vide. Don’t worry he won’t get far on foot (« Ne t’en fais pas, il n’ira pas loin à pied ») dit le shérif à son adjoint.

Ces vignettes humoristiques ponctuent le récit en renvoyant régulièrement le spectateur à la matière bien réelle sur laquelle s’appuie Gus Van Sant. Et s’il s’agit bien d’un biopic, organisé autour de l’esprit frondeur et du corps désarticulé de Callahan (Joaquin Phoenix), Don’t Worry He Won’t Get Far On Foot  se déploie plutôt sur le modèle de ces vignettes : une suite d’instantanés à l’ironie mordante, des tranches de vie prélevées dans le désordre sur le destin d’un homme.

En cela, le film reproduit une tendance présente dans d’autres avatars récents du genre comme The Social Network ou Le Majordome : défaire la matière linéaire qu’impose naturellement le biopic et la remplacer par un scénario sautant allègrement d’une époque à l’autre pour mieux souligner les correspondances entre les causes et leurs effets. Don’t Worry pas ne fait donc pas dans l’originalité, mais va plus loin encore dans cette esthétique du patchwork, même si elle semble ici relever davantage d’un travail de postproduction que d’une nécessité scénaristique.

On comprend vite que ce choix d’un montage éclaté, dispersant volontiers la chronologie des événements, se veut à l’image d’un personnage totalement désarticulé, aussi bien avant qu’après son accident. Callahan n’apparaît pas beaucoup plus en phase avec lui-même dans la paranoïa que provoque son alcoolisme, que dans la souffrance que lui cause une perte totale de contrôle sur son corps. L’enjeu du film est alors la reconstitution d’une identité à partir de ces morceaux épars.

Le principal défaut du film réside dans ce premier degré qui consiste à offrir au personnage un cadre narratif censé lui ressembler. Dès lors, on attend davantage le moment où une scène interrompue trouvera sa suite que celui où John trouvera la sérénité. Le centre d’attention devient le récit lui-même, plus que le personnage, qui se trouve étrangement éclipsé par ce dispositif un brin poseur. La dramatisation qu’impose ce montage impressionniste peut même paraître malsaine quand l’accident lui-même devient l’objet d’un effet d’attente assez malvenu, étalé sur le premier tiers du film, comme s’il fallait ajouter le suspense à la douleur pour la rendre tragique.

Dans sa linéarité (finalement assez facile à reconstituer), le scénario révèle un autre défaut : le plus souvent, Don’t Worry He Won’t Get Far On Foot se présente comme un simple compte rendu de discussions et d’événements, tantôt légers, tantôt graves. En voulant y échapper, il retombe ainsi dans ce travers, propre au genre du biopic, qui consiste à proposer un récit dont le principal intérêt est d’avoir été « tiré d’une histoire vraie ».

Si le film souffre de cette soumission paresseuse au réel, il affiche aussi un cruel défaut de mise en scène. Là encore, c’est le règne du premier degré : les images défilent comme un diaporama pour suggérer le souvenir, le visage de la mère apparaît en surimpression sur le lambris du salon pour offrir au fils qu’elle a abandonné une épiphanie, et toutes les conversations sérieuses sont accompagnées de zooms sur les visages filmés en gros plans. Si on peut voir là un clin d’œil du réalisateur, qui reconstitue les années 70 en adoptant certains de ses tics cinématographiques les plus désuets, le résultat est en tout cas peu convaincant.

Mais ce qui empêche réellement de se passionner pour ce destin hors du commun, c’est la manière dont le phénomène de dispersion qui dicte les choix formels de Gus Van Sant contamine le personnage lui-même. Les scènes d’émotion succèdent à la satire ou à l’humour potache avec une étanchéité des deux registres qui se poursuit tout au long du film, sans jamais parvenir à une forme de synthèse. Pourtant, l’œuvre du dessinateur est la preuve qu’une telle synthèse est possible et même qu’elle définit de manière essentielle l’artiste qu’a été Callahan.

Un mot d’esprit vient rythmer Don’t Worry comme un refrain. Evoquant la mère qui l’a abandonné à la naissance, John répète régulièrement qu’il sait trois choses sur elle. Après les avoir énumérées, il ajoute : « Ah, et elle ne voulait pas de moi. Quatre choses ». A chaque fois, le contexte et l’auditoire varient, tout comme la réaction qu’obtient Callahan. Le personnage agit de la même façon avec ses dessins, qu’il montre régulièrement à des inconnus pour observer la manière dont chacun réagit (rire franc, analyse, incompréhension, rejet, etc.). A voir le film, on croirait presque que Gus Van Sant fait sur nous la même expérience, donnant tour à tour à Don’t Worry He Won’t Get Far On Foot l’allure d’une tragédie ou d’une comédie noire, sans jamais réussir à marier ces deux aspects dans une peinture nuancée et complexe de son personnage.

Plus que Don’t Worry He Won’t Get Far On Foot, dont le titre enferme déjà le propos dans une posture univoque d’ironie cruelle, ce sont les dessins de Callahan eux-mêmes, souvent présents à l’écran, qui rendent le mieux justice à la dualité de l’artiste et de son œuvre. On y décèle la noirceur mêlée de tendresse que Gus Van Sant ne parvient jamais à traduire en un langage de cinéma. On réussira sans doute mieux à se faire une idée de ce qu’était Callahan en mettant bout à bout ces quelques caricatures à l’humour jouissif, que devant les vignettes que Gus Van Sant sème sur l’écran sans vraiment parvenir à les articuler.