Demain est un autre jour (1956)

/Demain est un autre jour (1956)
  • Barbara Stanwyck dans le film Demain est un autre jour (There's always tomorrow) réalisé en 1956 par Douglas Sirk

QUI A PEUR DU DÉMON DE MIDI?

par Hugo MATTIAS

Demain est un autre jour n’était sans doute pas destiné à marquer les mémoires. Récit relativement sobre, tourné en noir et blanc, il est loin de correspondre à la débauche de sentiments et de couleurs qui est restée associée au nom de Douglas Sirk, avec des titres tels que Mirage de la vie ou Ecrit sur le vent. Il constitue pourtant un très beau mélodrame, qui frappe par sa modernité et sa subtilité, et ce malgré un scénario en apparence banal.

Alors qu’il se sent délaissé par sa femme et ses trois enfants, Clifford, un tranquille père de famille et fabricant de jouets, voit revenir dans sa vie la belle Norma, une ancienne collaboratrice devenue une femme d’affaires à succès. Si la présence du démon de midi dans le cinéma américain n’a rien d’original, le film de Sirk se distingue de beaucoup de productions hollywoodiennes des années 40 et 50 en évitant de capitaliser sur les quiproquos ou les coups d’éclat qui émaillent inévitablement son récit. Dans Demain est un autre jour, tout se noue et se dénoue au contraire avec beaucoup de finesse et de calme.

Sirk et son scénariste (qui adaptent un roman d’Ursula Parrott) proposent avant tout le portrait nuancé du père de famille moyen, avec ses désirs, ses fragilités et ses doutes. En représentant Clifford comme la victime de l’indifférence de sa famille, ils révèlent au passage l’hypocrisie qui peut se cacher derrière la jolie façade d’une petite maison californienne, où tout se trouve codifié par l’injonction au bonheur de l’ « American way of life ». L’air de rien, le film met donc en place un savant jeu de cause à effet qui dédouane discrètement le personnage masculin d’une tentation d’adultère que sa propre famille semble en quelque sorte sécréter à sa place, d’abord  en le délaissant, puis en le soupçonnant injustement. Malgré la tranquillité apparente de Demain est un autre jour, c’est donc le traditionnel puritanisme américain qui en prend pour son grade, jusqu’à un final doux-amer auquel le titre original (There’s Always Tomorrow) ajoute une certaine ambiguïté.

Cet aspect vaguement subversif est encore renforcé par le choix d’un personnage féminin complexe  pour occuper la fonction pourtant simple de la « femme tentatrice ». Barbara Stanwyck prête ainsi sa voix rocailleuse et son charme presque viril au personnage de Norma Vail, qui se caractérise à la fois par une carrière brillante et une grande solitude. Si l’épanouissement féminin constitue ici un sujet secondaire, il est malgré tout évoqué à plusieurs reprises et abordé selon un point de vue relativement ouvert et non prescriptif, compte tenu de l’époque. Douglas Sirk favorise ainsi l’adhésion du spectateur à cette femme qui personnifie du démon de midi, et évite assez brillamment l’écueil d’une séparation trop caricaturale entre l’ « American way of life » et tout ce qui pourrait venir s’y opposer.

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Sirk est avant tout un réalisateur habité par l’amour de ses personnages. Indépendamment de l’esthétique baroque associée à ses films les plus célèbres, c’est sans doute à cette façon de vouloir tous les absoudre que l’on reconnaît le mieux sa signature. Si le père de famille et sa potentielle maîtresse provoquent une certaine empathie, l’épouse et les trois enfants de Clifford ne sont pas représentés négativement pour autant. Ellen et Vincent en particulier, les deux adolescents, évoluent de manière significative d’une certaine forme de caricature à une représentation assez fine des difficultés propres à l’âge qu’ils traversent. Leur égoïsme, leur vanité, mais aussi leurs angoisses et leurs besoins sont dépeints avec un sérieux et une tendresse qui les met sur un pied d’égalité avec les personnages d’adultes, fait assez rare dans le cinéma de ces années-là (La Fureur de vivre, précurseur du « teen movie », n’est sorti que trois mois plus tôt).

L’une des plus belles scènes du film est d’ailleurs celle de la confrontation entre Norma et les deux adolescents. Alors qu’Ellen et Vincent sont prêts à tout pour protéger le confort de leur cellule familial, y compris en découdre avec la maîtresse de leur père, Norma décide de les accueillir en adultes, puis change son fusil d’épaule et finit par les gronder comme des enfants. Ce bref épisode reflète à lui seul la maturité et la finesse de Demain est un autre jour : alors que Vincent et Ellen (et le spectateur avec eux) sont venus chercher des éclaircissements, Norma les renvoie (et le spectateur avec eux) à la complexité des rapports humains, aux responsabilités partagées et à l’indécence des jugements trop hâtifs.

Quand Norma leur demande « Qu’avez-vous vu exactement, qu’avez-vous entendu? », on ne peut s’empêcher de se sentir visé, en tant que spectateur, dans notre acceptation instinctive et irréfléchie de catégories morales que les scénarios hollywoodiens avaient alors l’habitude d’exploiter de manière tout aussi instinctive et irréfléchie. Le petit robot que fabrique Clifford dans son usine n’est donc peut-être pas seulement le symbole d’un père de famille aliéné par les mécanismes de l’ « American way of life », mais aussi l’image d’un certain cinéma (et de ses spectateurs), aliéné par les mécanismes moraux qui remplacent la subtilité du sentiment par le confort de d’une vision binaire. En ce sens, le cinéma de Douglas Sirk, même quand il tend davantage vers le classicisme que vers le baroque, comme ici, s’illustre toujours par cette profonde modernité qui consiste à s’abstraire de la question morale pour viser une charge émotionnelle forte, nourrie de complexité et solidement ancrée dans un humanisme du sentiment qu’on ne se lasse pas de redécouvrir.

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2018-08-24T17:42:08+00:00 Tags: , |

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