FEU L’ARTIFICE

par MATHIAS H.

Dans la filmographie éclectique de Christophe Honoré, aucun film ne sera tout à fait parvenu à atteindre l’aura qui entoure le triangle amoureux et musical des Chansons d’amour. Dans ce film de 2007 se jouait quelque chose d’essentiel à l’univers d’Honoré, un équilibre partiellement recréé par le récent Plaire, aimer et courir vite, et qui ne retrouve véritablement sa puissance émotionnelle qu’avec cette Chambre 212. Ce n’est pas un hasard si cette fragile recette, cette alchimie presque miraculeuse, a d’abord été atteinte par un film en forme d’hommage à la comédie musicale et se reproduit, douze ans plus tard, grâce à une comédie de remariage mélancolique qui, à défaut de faire chanter ses acteurs (seule Camille Cottin pousse ici brièvement la chansonnette sur le « Could It Be Magic » de Barry Manilow), partage avec le genre un goût certain pour les artifices en tout genre. Ce charme secret avec lequel Chambre 212 renoue (bien que sous une autre forme), on pourrait le résumer par une maxime aussi simple que paradoxale : la vérité est dans l’artifice.

Dans Chambre 212, l’artifice est littéralement partout. Contrairement aux Chansons d’amour et au cinéma d’Honoré en général, le film a été tourné en studio. L’atmosphère toujours très parisienne qui caractérise cette histoire d’adultère et de séparation a donc été presque entièrement reconstituée sous la forme de deux très beaux intérieurs : l’appartement parisien de Maria et Richard et la chambre d’hôtel située de l’autre côté de la rue, où Maria se réfugie lorsque son mari découvre son infidélité. Ce qui frappe d’abord, passée une exposition relativement réaliste, c’est la beauté de ces décors, qu’Honoré fait évoluer de manière toujours plus libre, au gré des fantaisies de son scénario.

Plus généralement, Chambre 212 est sans doute le film le plus esthétisant de son réalisateur, qui en maîtrise jusqu’aux moindres détails. Des couleurs chaudes sur lesquelles se détache le magnifique bleu de la robe et des yeux d’Irène aux éclairages tamisés des lampadaires, en passant par les textures ouateuses soulignées par la photographie du film (la laine d’une robe, la moquette de la chambre d’hôtel, la neige artificielle qui tombe sur la rue), la mise en scène d’Honoré livre un ensemble d’une grande cohérence et d’un charme tranquille, mais redoutablement efficace. On pense par exemple au Paul Vecchiali de Encore, dont l’univers artificiel et théâtral se rapprochait d’une forme de réalisme magique. Ici, le réalisme magique est pleinement assumé et son emprise sur le récit va croissante. Le tournage en studio est sans doute pour beaucoup dans cette liberté visuelle que s’offre Honoré et qui s’exprime par des idées aussi simples que belles : une pluie de cendres tombant sur la chambre conjugale, ou des portes s’ouvrant à l’arrière-plan pour laisser apparaître les générations passées, comme dans un jeu de poupées russes ou un tableau de Pieter de Hooch.

Cette maîtrise esthétique totale n’est pas la seule nouveauté du film. Si l’artifice n’en vient jamais à étouffer la vérité des personnages et de leurs relations, c’est aussi qu’il souffle sur Chambre 212 un vent de légèreté et de drôlerie assez inédit dans la filmographie d’Honoré, plus volontiers perçu comme un cinéaste cérébral que comme un amuseur public. A y regarder de plus près, la loufoquerie a toujours fait partie de son univers et l’humour entrait déjà par petites touches dans Plaire, aimer et courir vite, principalement grâce au jeu et au phrasé très particuliers de l’irrésistible Vincent Lacoste. Chambre 212 va plus loin encore, au point que la comédie l’emporte assez nettement sur le mélodrame. On serait tenté d’attribuer cette évolution au casting, Vincent Lacoste en tête, rejoint ici par la nouvelle recrue Camille Cottin. Tous deux apportent en effet leur propre passé d’acteurs et leur sens du rythme, éclipsant au passage le beaucoup plus terne Benjamin Biolay.

Mais c’est dans l’écriture elle-même que se niche l’essence comique du film. Dès la scène d’ouverture, Maria, cachée derrière un rideau, regarde son amant congédier sa petite amie, puis sort de sa cachette en affirmant que le vaudeville ne lui fait pas peur. Une réplique en forme de déclaration d’intention pour un film aux allures en effet très vaudevillesques et au style théâtral assumé. Ici, on apparaît dans le champ comme on entre sur scène, en ouvrant une porte et en se présentant au public, comme cet hilarant personnage de pseudo-Aznavour en veste léopard, censé incarner la Volonté de l’héroïne. Lorsque le personnage d’Irène, ancienne professeure de piano de Richard, retrouve son élève et tente de le reconquérir, elle fait apparaître sur le lit le bébé qu’ils auraient pu avoir. Quand Richard la repousse, le bébé ne se contente pas de disparaître, mais reste sur les bras d’Irène sous la forme d’une poupée, idée fantastique qui souligne le caractère artificiel de ce pur accessoire dramatique. Autre idée aussi farfelue qu’hilarante : l’apparition soudaine de tous les amants de Maria, entassés sur le lit de sa chambre d’hôtel comme une version légère et décalée d’ « Un Garçon, tous les garçons », le personnage du Pays lointain de Jean-Luc Lagarce.

Si Chambre 212 tient à l’évidence du vaudeville, il en livre une version étrangement douce, poétique et comme mise en sourdine, à l’image de cette porte qui bat dans le vide et en silence, plutôt que de claquer comme dans n’importe quelle comédie de boulevard. De la neige parisienne au sable de la Baie de Somme, en passant par la moquette de l’hôtel, les lieux du film sont comme affectés d’une qualité de silence qui subordonne la comédie au caractère poétique et mélancolique du réalisme magique. Devant Chambre 212, on pense autant au théâtre de Feydeau qu’au Woody Allen de Stardust Memories, au Wim Wenders des Ailes du désir, ou même à Un chant de Noël de Dickens. Cette filiation avec le genre du conte ou de la fable n’est pas tout à fait nouvelle dans le cinéma d’Honoré, qui avait déjà adapté les Métamorphoses d’Ovide en 2014, mais elle a quelque chose de plus touchant et de mieux assimilé, comme un écho tardif au magnifique plan final des Chansons d’amour : deux personnages perchés sur une façade d’immeuble et un troisième caché derrière un arbre, pendant que la voix de Louis Garrel susurre la morale du film : « Aime-moi moins, mais aime-moi longtemps ».

Depuis l’époque des Chansons d’amour, Christophe Honoré continue de traîner derrière lui une réputation de cinéaste bobo, usant d’artifices perçus comme pompeux (regards caméra façon Nouvelle vague, omniprésence de livres à l’écran, hommages appuyés à Jacques Demy, etc.). Chambre 212, bien loin d’abandonner l’artifice, l’embrasse au contraire plus que jamais, mais se débarrasse au passage de tout intellectualisme superflu. Dès la première scène, le personnage de Maria se moque des « fantasmes anthroponymiques » qui l’ont poussée dans les bras du beau Asdrubal Electorat, comme une façon de mettre à distance les jeux d’onomastique plus ou moins vains qui caractérisent, par exemple, la filmographie d’Arnaud Desplechin. Le même regard malicieux sur le risque d’une surcharge de sens se retrouve lorsque Vincent Lacoste ouvre la porte de la chambre 212 et explique, avec une solennité surjouée, que le chiffre fait référence à l’article 212 du code civil selon lequel les époux se doivent fidélité. Les livres eux-mêmes, qui remplissent pourtant tout un mur de l’appartement conjugal, sont réduits à leur seul classement alphabétique et ne servent qu’à déclencher la dispute de trop entre Maria et Richard

Tout le film constitue en quelque sorte un pas de côté qui désamorce par avance les critiques habituelles adressées au parisianisme qui domine le cinéma français. L’appartement parisien décoré avec goût est rapidement délaissé pour le décor neutre d’une chambre d’hôtel et observé depuis l’extérieur, comme si le film attendu était lui aussi délaissé au profit d’un objet moins convenu, qui se développerait dans une sorte d’ailleurs aussi familier qu’exotique. Tout se passe comme si Honoré tuait l’artifice dans ce qu’il peut avoir de figé, de surplombant ou de sur-signifiant, pour mieux libérer sa folle parade, son « feu d’artifices », laissant ainsi passer l’émotion sous une forme plus pure. Parmi ces artifices, on retiendra notamment la très belle scène au cours de laquelle Maria et Richard se font face, de part et d’autre d’une rue miniaturisée, en véritables colosses aux pieds d’argile.

Film de la beauté et de la maîtrise, Chambre 212 est aussi un film de la circulation, bien qu’il ne quitte presque jamais la rue Delambre. Un film d’une fluidité étonnante, que ce soit par son rythme, ses mouvements de caméra ou ses ruptures de ton. Ce mouvement permanent, c’est d’abord celui du désir qui habite le film et qui lui donne sa force. Chambre 212 reproduit et condense la recette des plus belles réussites d’Honoré : un réalisme nourri de fantasmes, une façon de filmer la rue comme si elle vibrait de toutes les vies qui se jouent derrière ses murs. A la fin du film, Maria s’avance vers la caméra et l’image se fige soudain, captant un regard en coin plein de malice et de désir, où se lit la possibilité d’une nouvelle idylle, d’une nouvelle histoire dans laquelle entrer et de nouveaux artifices pour raviver la flamme.

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