LES PRINCESSES N’ONT PAS D’ÂGE

par Hugo MATTIAS

On peut le dire d’emblée : la version 2015 de Cendrillon mérite pleinement son titre de divertissement pour petits et grands. En revisitant le conte de Charles Perrault, Kenneth Branagh ressuscite la candeur de l’esprit Disney, sans pour autant négliger une touche d’humour savamment dosée qui maintient l’intérêt quand le moteur trop bien huilé du scénario tend à ronronner.

Le résultat est, contre toute attente, plutôt charmant. La sincérité et la cohérence du projet sauvent le film du ridicule et le hissent au niveau de l’adaptation honnête, sans grande originalité ni ambition démesurée, calibrée pour ne décevoir personne. La mécanique du conte de fées y fonctionne à plein et on se laisse bercer par l’enchaînement d’épisodes tous plus familiers les uns que les autres. Le leitmotiv du film, ces trois mots sur lesquels il s’achève, est ce qu’on retiendra du travail de Branagh : bonté, courage, et (un soupçon de) magie composent un cocktail sirupeux qu’on se laisse servir sans résister, parfois même avec plaisir.

Comme il se doit, bonté et beauté se confondent dans cette histoire de souillon au grand cœur qu’un coup de baguette magique transforme en reine du bal. On n’ira pas chercher dans la nouvelle version de Cendrillon une quelconque refonte féministe de son héroïne. Une jolie robe, une nuit au bal et un mariage avec le prince charmant restent les principales sources de son épanouissement. On saluera quand même le léger remaniement chronologique qui situe la rencontre des deux personnages avant leur première danse. Chacun sur sa monture, les futurs époux se tournent autour puis se font face, au milieu de la forêt, sans robe somptueuse ni faste royal pour créer l’évidence du coup de foudre. Une maigre concession aux attentes d’un public moderne, répétée un peu plus tard : la première apparition du personnage de la marraine, sous les traits d’une mendiante difforme, enfonce encore un peu le clou de la dissociation entre valeur morale et attrait physique.

Pour autant, le film ne va pas jusqu’à se fendre d’un quelconque discours subversif. La fraîcheur candide d’Ella, incapable de distinguer le futur roi du simple apprenti, et qui tombe amoureuse sans savoir de qui, est l’une des très rares libertés que Branagh se permet de prendre avec son modèle. En fait de subversion, c’est donc plutôt le statu quo qu’offre le film sur la question de la liberté de choix de son héroïne.

Ce Cendrillon a tout de même le courage (tout relatif) d’invoquer l’esprit Disney sans tomber dans le piège d’une modernisation à outrance ou d’une débauche d’effets spéciaux criards. Ce que le film perd en rugosité, il le gagne en fraîcheur grâce à la richesse des textures et des couleurs qui habillent son cadre bucolique. La photographie de Haris Zambarloukos fait un travail de mise en valeur efficace et (presque) sans excès. Bien loin du monde baroque et déshumanisé d’Alice au pays des merveilles, revu et corrigé par Tim Burton en 2010, Cendrillon assume jusqu’au bout un parti pris esthétique proche, lui aussi, du statu quo. Cette prise de risque zéro a au moins le mérite de ne pas ramener le divertissement familial à une suite de prouesses techniques. Ici, les effets spéciaux se bornent à servir le récit en se concentrant sur l’intervention de la fée puis sur le retour chaotique en carrosse, véritable moment de bravoure visuel et technique.

Dans l’exercice périlleux de l’adaptation, Cendrillon s’en sort donc avec les honneurs, mais sans éclat. On se demande parfois ce qui l’empêche de sombrer définitivement dans le kitsch ou la peinture rétrograde du bonheur féminin. Peu de choses en fait. Un peu d’humour et d’ironie d’abord, qui permettent au scénario de ne pas se noyer dans les bons sentiments. Quelques costumes aussi, et en particulier la riche et belle panoplie de la belle-mère et de ses filles. Une partie du décor, moins tape-à-l’œil que joliment rustique, avec son mobilier et ses papiers peints à motifs fleuris. Deux rôles secondaires enfin, qui donnent au film un peu du souffle et du relief qui lui font défaut.

Helena Bonham Carter, dans les habits scintillants de la bonne fée, est parfaite de désinvolture frivole et campe une marraine plus proche de celle du Peau d’âne de Demy que de la gentille fée de Disney. On peut regretter que Kenneth Branagh n’ait pas voulu étendre au reste du film un peu de cet esprit irrévérencieux qu’ébauche le jeu virevoltant et les moues boudeuses de l’actrice. On se consolera avec le véritable atout maître de Cendrillon : Cate Blanchett, dans le rôle de la belle-mère, excelle aussi bien dans le registre de l’excès théâtral que dans la nuance vers laquelle progresse peu à peu la figure qu’elle incarne.

Dans une confession tout en rage contenue, la vilaine marâtre de 2015 rappelle vaguement la Merteuil des Liaisons Dangereuses. Cette relecture du personnage est peut-être la seule véritable innovation du film qui mérite qu’on s’y arrête. En évoquant les souffrances qui l’ont conduite, d’un époux à l’autre, sur le chemin de la jalousie et de la cruauté, le scénario aborde in extremis la question de la condition féminine comme soumise à la prospérité matérielle d’un bon mariage. C’est-à-dire, en dernier ressort, à la jeunesse et à la beauté. Ou plutôt il se contente d’effleurer cette question. Le timide contrepoint qu’offre Lady Tremaine à l’innocence sans mélange d’Ella ne va pas jusqu’à oser l’esquisse d’une morale désenchantée. Après tout, Cendrillon reste un conte de fées et son héroïne est encore jeune et belle. Avec un soupçon de magie, tous les miracles sont possibles, y compris celui du happy ending.