ENTRE LES MURS

par MATHIAS H.

Avec Brooklyn Village, Ira Sachs délaisse l’orientation autobiographique de ses deux précédents films (Keep the Lights On et Love is Strange) pour poser un regard sensible sur la gentrification, ce phénomène d’embourgeoisement urbain qui ne s’arrête plus de transformer New York et toutes les grandes villes à sa suite.

Après le décès de son père, Brian Jardine devient propriétaire d’un appartement à Brooklyn, où il emménage avec sa femme Kathy et son fils Jake. Très vite, une tension s’installe autour du local commercial dont il hérite : Léonor Calvelli, ancienne amie du défunt et gérante de la boutique, refuse de renégocier le bail, contraignant les Jardine à envisager l’éviction. Pendant que leurs deux familles s’affrontent, Jake et Tony, le fils de Leonor, nouent une solide amitié et rêvent d’intégrer ensemble LaGuardia, un prestigieux lycée de formation artistique.

La principale qualité de Brooklyn Village est sans aucun doute la façon dont Ira Sachs évite les pièges du manichéisme. Leonor, caractérisée par son statut d’immigrée et de mère célibataire menacée d’éviction, n’a rien de la victime passive et angélique. La férocité et le mépris que semble lui inspirer son instinct de survie en font un personnage moins sympathique qu’on aurait pu s’y attendre, compte tenu de sa délicate situation. La façon presque servile dont s’exprime sa sollicitude au moment de l’arrivée des Jardine ou encore son habitude d’évoquer sans cesse l’amitié qui la liait au père de Brian suggèrent une part de calcul et de fourberie qui rendent le personnage plus dense.

De la même manière, les Jardine n’ont pas tout à fait le profil du couple bourgeois prêt à tout pour parvenir à ses fins. Leurs doutes, leur sentiment de culpabilité, mais aussi leur situation financière et leurs professions respectives (Kathy est psychologue et Brian est un acteur au succès pour le moins confidentiel) empêchent le spectateur de les percevoir comme des êtres de pouvoir et constituent quelques unes des multiples nuances par lesquelles Sachs et Zacharias parviennent à désamorcer l’hostilité qu’on serait tenté de ressentir à leur égard.

Au cœur de ce récit subtil, l’argent joue un rôle aussi discret que déterminant. Il est en quelque sorte le tabou autour duquel s’organise la tension croissante d’un scénario qui porte un regard sociologique particulièrement lucide sur les deux familles. Ira Sachs dissèque cette histoire de gentrification avec une minutie d’autant plus passionnante que la renégociation du bail sert de révélateur à un réseau complexe d’ambitions, de préjugés et de frustrations qui préexistent au conflit proprement dit.

La fierté de Leonor prend ainsi les Jardine au dépourvu et finit par révéler, sous le vernis de la compassion qu’ils affectent d’abord, une part d’intransigeance et de détermination qui domine finalement, sans pour autant l’annuler, leur sentiment de culpabilité. A la cruauté de Leonor, convoquant à tout bout de champ la mémoire du grand-père, répond ainsi la violence d’une procédure qui revient finalement à faire disparaître la mère de Tony dans l’anonymat de sa fonction sociale et de sa valeur financière.

Cette bataille feutrée est mise en valeur par la sensibilité avec laquelle Sachs observe les mécanismes psychologiques et  sociaux en jeu. La mise en scène de Brooklyn Village se distingue notamment par une savante gestion de l’espace, installant progressivement à l’écran des rapports de force dont le scénario ne révélera la nature exacte que dans le deuxième tiers du film. A chaque plan, le réalisateur exploite les relations ambivalentes entre proximité physique et sentiment de propriété.

A l’intérieur du cadre, chaque seuil devient un mur et chaque pièce un territoire à conquérir ou à défendre. Dans cette perspective, l’amitié de Tony et Jake constitue un puissant facteur d’instabilité : le mouvement incessant des deux garçons, traversant en toute innocence des espaces dont ils ne perçoivent pas les limites, retarde aussi bien l’affrontement que sa résolution et prolonge, pour un temps, l’illusion d’une cohabitation possible.

Paradoxalement, c’est finalement le récit de leur coup de foudre amical, davantage encore que les conflits opposant les personnages de parents, qui renferme le constat le plus pessimiste du film. L’amitié de Jake et Tony est d’abord filmée comme une parenthèse enchantée. Leurs déambulations dans les rues de Brooklyn offrent à la mise en scène très statique de Sachs des temps de respiration bienvenus. Aux plans fixes que privilégie par ailleurs le réalisateur, répondent les travellings, le montage nerveux et la partition aérienne de Dickon Hinchliffe, qui accompagnent la course des deux adolescents à travers la ville.

Pourtant, la disparité est immédiatement perceptible. Tony est aussi spontané, entreprenant et affable que Jake est secret, sensible et mélancolique. Si Tony est plus à même de prendre l’initiative et plus prompt à agir pour réaliser ses ambitions, Jake s’épanouit surtout dans les dessins qui l’accompagnent partout. Leur amitié apparaît donc comme une forme d’utopie adolescente, un fantasme d’équilibre fondé sur l’harmonie et la complémentarité des tempéraments, un idéal que les tractations des parents se préparent à faire voler en éclats.

Dans cet écart entre les caractères respectifs de Tony et de Jake se lit déjà une forme de déterminisme social que la dernière scène de Brooklyn Village vient confirmer. La jolie discussion à bâtons rompus dans la chambre de Tony témoigne bien de cette ambiguïté entre complémentarité des tempéraments et disparité des situations sociales et familiales. Après que Tony a évoqué la douloureuse absence de son père, Jake invite son ami à se figurer un voyage idyllique avec ses deux parents et alimente si bien l’imagination de son ami que celui-ci finit par créer lui-même de nouvelles visions paradisiaques. Jake adopte ainsi la posture de l’artiste et crée pour son ami un rêve d’harmonie saisissant, auquel il donne le même ciel vert que celui de ses dessins. Tony, quant à lui, est condamné à la position de celui qui écoute les histoires des autres pour oublier la sienne.

La condition sociale ne détermine pas seulement le toit sous lequel on vit, semble nous dire Ira Sachs. Elle constitue ici un facteur d’inégalité face à l’appétence commune des deux jeunes hommes pour le monde de l’art. Jake est celui dont le père connaît de l’intérieur le monde de l’art, quand Leonor ne peut offrir à Tony qu’une présence effacée et quelques corvées de comptabilité. Si elle n’est pas au cœur de Brooklyn Village, la question de la reproduction sociale et de l’inégalité des chances sous-tend le propos d’Ira Sachs et apporte à l’amitié de Jake et Tony une conclusion désenchantée. Par contraste avec leur improbable et séduisante complicité, cette fin ajoute encore de l’amertume à un scénario déjà marqué par le pessimisme de sa propre lucidité.

La mécanique implacable et cruelle qu’il met en scène n’empêche pas pour autant le réalisateur de livrer un film lumineux et plein de chaleur. On ne rendrait pas totalement justice à Brooklyn Village si on ne soulignait, en même temps que sa rigoureuse précision, la légèreté et la grâce qui en émanent. En invitant le thème de l’adolescence et des premiers émois à occuper le premier plan, Ira Sachs laisse entrer dans une filmographie parfois sinistre (qu’on pense au cafardeux Keep the Lights On) un peu de l’énergie et de la spontanéité qui lui faisaient défaut. Quelle que soit la part de réalisme et de pessimisme qui habite le film, on sort de la salle avec en mémoire cette belle image d’insouciance : deux adolescents filant à travers une ville dont les murs se confondent en une joyeuse indistinction.