A LA RECHERCHE DU TEMPS QUI PASSE

par MATHIAS H.

Boyhood repose sur une idée aussi simple qu’originale : filmer, sur douze ans, quelques scènes de la vie familiale et amoureuse d’un garçon du Texas. On suit donc le quotidien de Mason, au gré des déménagements de sa mère (Patricia Arquette), des week-ends avec son père (Ethan Hawke), des accès de violence de ses beaux-pères successifs, jusqu’à ses premiers émois amoureux et son départ pour l’université, qui clôt le long film (près de trois heures) de Richard Linklater. Comme on le soupçonnait, une grande part de l’intérêt et de l’émotion suscités par Boyhood relève du dispositif lui-même et de l’effet, plus saisissant qu’on aurait pu s’y attendre, du vieillissement de ses acteurs à mesure que l’histoire progresse. Vieillissement du héros lui-même, bien sûr, qui a six ans lorsque débute le film et dix-huit lorsqu’il s’achève, mais aussi celui de ses parents, de sa sœur et de tous les personnages secondaires qui gravitent autour de lui et qu’on retrouve au détour d’un dîner ou d’une fête de famille.

A mi-chemin entre le film et le documentaire, entre la chronique et l’expérimentation, cet objet unique vaut donc avant tout pour ce récit au premier degré d’un écoulement du temps, que Richard Linklater avait déjà approché avec sa trilogie des Before, étalée sur dix-huit ans. Mais, au-delà du dispositif lui-même, sa force tient également au choix des moments qui sont extraits d’un quotidien banal, lesquels offrent à la fois une évocation accélérée de la vie culturelle et politique des années 2000 (de Radiohead à la guerre en Irak, en passant par Britney Spears, Facebook ou la saga Harry Potter) et un regard tendre et subtil sur les étapes en apparence anodines qui peuvent marquer une vie. C’est d’ailleurs, de l’aveu du réalisateur, l’essence même du projet Boyhood, et sa gageure : mettre en scène le souvenir d’une enfance et d’une adolescence comme une collection d’instants banals, que l’adhésion du spectateur aux personnages doit suffire à rendre intéressants. Dans cette mesure, le film repose presque entièrement sur son réalisme et doit sans doute beaucoup à l’implication progressive de son acteur principal (Ellar Coltrane) dans l’écriture et l’évolution du scénario, ainsi qu’à douze années de maturation et de tâtonnements.

Malheureusement, le film perd quelque peu, sur le plan cinématographique, ce qu’il gagne en réalisme et en émotion. On ne se plaindra pas que la réalisation, tout comme le montage et la photographie, reste suffisamment sobre et calme pour laisser l’évolution physique des acteurs faire office d’effet principal et suffisant de mise en scène. Mais on est moins convaincu par un scénario écrit au fur et à mesure des années et qui s’avère parfois trop inconsistant pour nous captiver jusqu’au bout. Si la fin de la projection nous laisse avec un sentiment de vitesse et de brièveté qui relève du tour de force s’agissant d’un film aussi long et aussi lent dans son déroulement, Boyhood n’échappe pas, dans le détail, à quelques longueurs. C’est le cas, en particulier, de la deuxième moitié du film, qui nous montre un adolescent taiseux, puis un peu trop bavard, vaguement marginal mais surtout terriblement banal dans ses questionnements comme dans ses prises de position. C’est dans ces moments-là que le dispositif réaliste montre sa limite et que son asservissement nécessaire à l’évolution de son acteur-personnage menace de laisser s’installer une certaine indifférence.

Malgré tout, la fragilité du projet de Linklater, cette dilution du drame dans une temporalité grandeur nature, fait aussi sa force. L’idée de départ contient une part de démesure et, peut-être, de naïveté dans sa façon de calquer sa forme sur son sujet. Mais si le résultat est aussi redoutablement efficace, c’est précisément que le film témoigne d’une confiance tranquille en sa propre mécanique. Sans jamais souligner son argument réaliste, il laisse son propre fil se dérouler et parvient à nous faire adhérer suffisamment au récit de la croissance de Mason pour donner à expérimenter avec lui l’écoulement de ces douze années. A cet égard, Boyhood, avec ses douze épisodes délimités par les changements d’apparence des personnages (le tournage a eu lieu une fois par an, pour quelques jours seulement), n’est pas sans parenté avec l’art de la série télévisée et l’effet qu’il produit évoque, par moments, l’investissement affectif qu’appelle ce type de récit.

Peu de temps avant le générique de fin, alors que Mason prépare ses derniers cartons pour l’Université, sa mère fond en larmes. Elle vient de prendre conscience d’une vérité douloureuse: nos vies s’écoulent en une rapide série de paliers (les mariages, les enfants, les divorces, etc.) dont le suivant risque bien d’être son propre enterrement. Son bref monologue entre en parfaite résonance avec les quelques escales auxquelles nous invite Boyhood, et avec le sentiment de mélancolie parfois teintée d’amertume qu’il délivre. Mais il y a plusieurs façons d’entrer dans le film. En écoutant la conversation de Mason avec une jeune fille qu’il vient de rencontrer, on est frappé par sa conclusion: « It’s like it’s always right now » (« c’est comme si on était toujours maintenant »). Dans son imprécision même, dans son enthousiasme aussi, cette leçon finale est une traduction maladroite d’une insaisissable joie de l’instant présent que Boyhood  rend palpable et qui est une part essentielle du plaisir composite qu’il procure. Richard Linklater parvient ainsi à marier une gravité sous-jacente à une insignifiance assumée, l’angoisse du vieillissement à la grâce de l’adolescence. Bonheur et nostalgie : voilà le programme auquel il semble vouloir se limiter. Le danger de la banalité qui guette le résultat ne suffit jamais à affaiblir la troublante précision avec laquelle Boyhood réussit à saisir le miracle et le vertige du temps qui passe.