BLUE MOOD

par Hugo MATTIAS

C’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes. Chaque année, avec la régularité d’une montre suisse, Woody Allen fait sa petite cuisine. Plat de résistance ou simple amuse-gueule, on ne sait jamais quelle place occupera la prochaine fournée dans la filmographie du réalisateur, mais une chose est sûre : la recette de son cinéma n’est plus un secret pour personne.

Choisissez deux ou trois intrigues – si possible amoureuses – et mélangez le tout. Saupoudrez de dialogues piquants et de monologues doux-amers, entrecoupez de flashbacks, ajoutez un soupçon de jazz, secouez et servez (de préférence) dans un beau décor new-yorkais. Voilà, en résumé, les principaux ingrédients d’une œuvre dont les meilleurs crûs flattent le palais des connaisseurs depuis près d’un demi-siècle. La récente inclination du réalisateur pour l’exotisme européen (son prochain film est déjà en tournage dans le sud de la France) n’aura trompé que les plus naïfs. Les quarante-trois films qui composent l’œuvre de Woody Allen forment un tout subtilement homogène, un beau bouquet de fleurs variées et bien assorties. Voilà donc venu, avec Blue Jasmine, le temps de la cueillette.

Jasmine se retrouve sur la paille quand le riche homme d’affaires new-yorkais qui lui servait de mari se suicide, après avoir été inculpé pour diverses escroqueries. Elle décide alors de refaire sa vie à San Francisco, où habite sa sœur Ginger, une caissière divorcée et mère de deux enfants. A première vue, toutes les caractéristiques du cinéma de Woody Allen sont réunies : héroïne névrosée, bande-son vintage, flashbacks, dialogues savoureux et situations cocasses, rencontres amoureuses et séparations houleuses. On serait même tenté de parler, à tous points de vue, d’un retour au pays, après les nombreuses escapades du réalisateur sur le vieux continent.

Pourtant, le film oscille entre confort et dépaysement, à l’image du constant va-et-vient scénaristique entre le passé new-yorkais de Jasmine et sa nouvelle vie à San Francisco. Confort d’un ton et d’un style reconnaissables entre tous. Dépaysement face aux quelques écarts qui s’y introduisent et sécrètent progressivement l’inquiétude et la gêne. Le plus frappant de ces pas de côté est sans doute la place que Blue Jasmine réserve à la parole. Comme tous les personnages de Woody Allen, Jasmine n’a pas sa langue dans sa poche. La première scène du film la montre dans un avion, en veine de confidences face à une vieille dame qui écoute sagement le récit de sa rencontre avec Hal. « On entendait Blue Moon en fond sonore », se souvient-elle avec mélancolie. Quelques plans plus tard, Jasmine parle toujours et la vieille dame s’éclipse pour rejoindre son mari venu l’attendre à l’aéroport. Elle lui révèle alors ce qu’on commençait à soupçonner : Jasmine parle toute seule.

Le langage, dans Blue Jasmine, surgit comme les stigmates d’un traumatisme, les vestiges d’une vie partagée entre les cocktails, les cours de yoga et les résidences secondaires au bord de la mer. Ces brusques éruptions de phrases toutes faites sont parfois comiques, comme quand un inconnu surprend le soliloque de Jasmine et lui demande si elle s’adresse à lui. Mais, le plus souvent, elles distillent un certain malaise. Répondant aux questions de ses neveux qui l’interrogent avec candeur sur sa santé mentale, Jasmine oublie soudain l’âge des deux garçons et se lance dans des explications détaillées et impudiques sur sa dépression nerveuse, les médicaments qu’on lui a prescrits et la souffrance humaine en général.

Globalement, quelque chose s’est grippé dans la mécanique bien rodée de la comédie à la sauce Woody Allen. Le montage parallèle assurait à des films comme Maris et femmes ou Hannah et ses sœurs une légèreté de rythme qui faisait contrepoids à la mélancolie du propos. Ici, les retours sur le passé de Jasmine apportent encore plus de noirceur à un scénario qui fait déjà la part belle au désenchantement. Rien n’est plus proche de la folie que la normalité, voilà ce que semblent vouloir démontrer ces immersions régulières et implacables dans la vie d’un couple de citadins aisés. L’ordre de ces flashbacks et leur logique cruelle fait inéluctablement cheminer le film vers son véritable nœud dramatique – le burnout de Jasmine. Seul point aveugle du film : le traitement de choc qui lui a été administré n’est évoqué que rapidement, dans la scène tragicomique du fast food avec les deux neveux, comme si Woody Allen avait voulu toucher du doigt un désespoir et un pessimisme qu’il n’avait fait, jusque là, qu’effleurer.

Sous un emballage qui demeure familier, Blue Jasmine exhale une gravité inédite et donne un coup de frais à une filmographie qui, depuis Whatever works, s’enfonçait dangereusement dans la routine. Le crû 2009 nous avait administré une leçon typiquement allenienne, sous la forme d’un « happy end » en demi-teinte, que résumait parfaitement le titre du film (« le tout, c’est que ça marche »). La réinvention de soi, moteur de presque tous les personnages de Woody Allen, fonctionnait alors à plein. Avec le personnage de Jasmine, le processus atteint sa limite. Comme elle l’explique elle-même à ses neveux, il y a un seuil de souffrance qu’un être humain est capable d’endurer et au-delà duquel il se brise. Le remplacement de l’habituelle ritournelle jazz par les voix rocailleuses de Louis Armstrong et Lizzie Miles achève de le démontrer : Woody a le blues.

Symbole de ce changement de cap, Jasmine, qui occupe tout l’espace du film, présente l’image d’une inévitable déchéance, à l’opposé des trajectoires rocambolesques et accidentées, prises dans un réseau de destins entremêlés, qu’affectionne par ailleurs Woody Allen. Peu de films du cinéaste ont ainsi mis en avant un sort aussi résolument individuel, en allant jusqu’à éclipser les rôles secondaires. Tout juste Match Point avait-il esquissé ce dépouillement. Blue Jasmine le pousse à son paroxysme, en offrant toute la place à son héroïne. Et à son interprète.

L’éblouissante Cate Blanchett parvient, en un seul rôle, à faire oublier toutes les grandes actrices qui se sont succédé devant la caméra de Woody Allen, de Diane Keaton à Mia Farrow en passant par Dianne Wiest, Judy Davis ou encore Gena Rowlands. Et c’est justement le regard dément et embrumé de la géniale interprète de Gloria que l’on reconnaît, à plusieurs reprises, sur le visage diaphane de Cate Blanchett. S’y ajoutent une multitude de trouvailles brillantes, le tremblement nerveux du poignet quand Jasmine achève de ramasser ses affaires tombées sur le trottoir, ou le geste récurrent de la main qu’elle passe sur son front en surjouant la distinction bourgeoise qu’elle a irrémédiablement perdue. Cate Blanchett, entourée d’acteurs pour la plupart formidables (à commencer par Sally Hawkins, excellente dans le rôle de Ginger), illumine littéralement le film et impressionne par sa maîtrise et l’intensité de son jeu.

L’image de ses traits tirés et tendus par la folie, qui clôt Blue Jasmine, déconcertera ceux qu’avaient charmés le regard malicieux de Larry David dans Whatever Works. Elle séduira sans doute ceux qui y avaient préféré la noirceur des personnages de Match Point. Mais, surtout, elle donnera tort à ceux qui pensaient que le réalisateur n’avait plus qu’un seul tour dans son sac, celui de la carte postale européenne, fade et indigeste. Woody Allen a rangé les vieilles marmites et livre un film singulier qui prouve qu’il a encore en réserve de quoi nous surprendre et nous convaincre. Ce n’est pas aux vieux singes qu’on apprend à faire des grimaces.