LA RAISON DU PLUS FAIBLE

par Hugo MATTIAS

Les premières minutes d’Adults in the Room résument bien l’étrange mélange de surplomb et de charge politique qui caractérise le film. On y voit d’abord  l’hébétude et la candeur d’Alexis Tsipras après la victoire de son parti aux élections législatives grecques de janvier 2015. On glisse ensuite vers la réaction glaciale de l’allemand Wolfgang Schäuble devant les images de liesse populaire qui défilent sur un écran de télévision : la mâchoire serrée, entouré de conseillers vêtus du même costume sombre que lui, le ministre allemand des Finances promet à la Grèce une sortie imminente de la zone Euro, avant de s’éloigner dans son fauteuil roulant comme le méchant d’un vieux James Bond. SYRIZA contre le docteur Wolfgang.

Chaque incursion d’Adults in the Room dans les coulisses des institutions européennes est à cette image, dramatisée par les nombreux plans en plongée ou contre-plongée, et par une musique grandiloquente qui surligne encore, si c’était nécessaire, les intentions du réalisateur. Même l’apparition d’ « Angela », sous la forme d’images d’archives (les présidents n’ont pas droit, contrairement aux ministres, à leur double fictionnel), semble faire de la chancelière une sorte de marionnettiste cachée dans l’ombre, un ultime Machiavel, le « big boss » de ce jeu de dupes où chacun occupe une place définie et définitive dans la hiérarchie du Bien et du Mal.

Face à la morgue des vieux barons de l’échiquier politique, le parti SYRIZA est montré comme le refuge d’une bonhommie sans mélange, dont on accentue partout les signes et les symboles. Véritable héros d’un récit qui se concentre sur les cinq mois de son bras de fer avec l’Eurogroupe, le ministre des finances Yanis Varoufakis concentre sur lui toute la sympathie du scénario. C’est son livre (Conversations entre adultes) qui sert de base au film de Costa-Gavras, et ce sont les entretiens qu’il a accordés au réalisateur, ainsi que les enregistrements auxquels il lui a donné accès, qui déterminent à l’évidence le point de vue adopté par Adults in the Room. Résultat : Varoufakis est montré comme une sorte de Robin des Bois de la politique, toujours prêt à aller au devant de ses amis comme de ses ennemis, qu’il s’agisse de femmes de ménage licenciées, de banquiers britanniques, de journalistes allemands ou de Wolfgang Schäuble lui-même.

Au cas où la rupture de style causée par l’entrée en scène de ce nouveau parti n’apparaîtrait pas assez clairement à l’écran, Costa-Gavras choisit de la souligner sans cesse. Les signes de la décontraction s’affichent sous nos yeux comme de véritables fétiches : les plans où Varoufakis n’est pas accroché à son sac-à-dos se comptent sur les doigts de la main et le célèbre refus de cravate de Tsipras est exhibé à travers une scène au burlesque maladroit, au cours de laquelle un responsable européen insiste pour qu’il porte la cravate devant les photographes. Ce type de burlesque (l’irréductible candeur contre le ridicule et le cynisme des méchants technocrates) s’invite régulièrement dans le film, comme lorsque Varoufakis annonce aux membres de la Troïka qu’ils ne pourront plus travailler directement dans les locaux du ministère grec des Finances, provoquant leur stupéfaction et la joie enfantine d’une secrétaire.

Bien sûr, Adults in the Room n’invente pas cette dichotomie, pas plus qu’il ne réécrit l’histoire ou les humiliations infligées au peuple grec par l’Union européenne. Cependant, on pouvait espérer que le réalisateur se saisisse des formes ayant déjà fait leurs preuves pour saisir l’histoire récente, du film-dossier au thriller politique. Au lieu de cela, Adults in the Room oscille sans cesse entre l’hagiographie et le portrait à charge, comme si Costa-Gavras avait eu peur que le cynisme européen et la sincérité grecque n’apparaissent pas avec suffisamment d’évidence au spectateur.

On se trouve ainsi dans la posture embarrassante de l’enfant à qui on prend la main, voix off et diagrammes à l’appui, pour une visite guidée : les dessous de la crise grecque pour les nuls. Cette pédagogie au premier degré va jusqu’à contaminer la mise en scène elle-même, lorsque des chiffres s’envolent et tourbillonnent à l’écran pour symboliser la complexité des débats financiers, ou lorsqu’une banale métaphore employée par Tsipras (l’Europe vue comme un pêcheur qui s’amuserait à capturer et à relâcher indéfiniment le poisson grec) se voit entrecoupée à l’écran d’images de pêche à l’espadon.

Finalement, c’est lors des scènes montrant l’Eurogroupe qu’on en apprend le plus sur les impasses et le non-sens d’un processus politique fondé sur l’hypocrisie et la violence sourde. Les enregistrements auxquels Costa-Gavras a eu accès sont sans doute pour beaucoup dans le brio avec lequel il parvient à rendre le surréalisme de ces débats, car aussitôt que sa caméra quitte la salle de réunion, l’illusion comique s’effondre et entraîne dans sa chute toute la crédibilité du récit. Le réalisateur cesse alors de mimer la réalité et commence à la singer, comme avec ce casting de sosies qui provoque les rires de la salle lorsqu’apparaît à l’écran « Emmanuel », un jeune ministre de l’économie promis à un brillant avenir.

Avec Adults in the Room, Costa-Gavras affirme avoir voulu réaliser une tragédie. De là, peut-être, cette impression que le film passe constamment à côté de lui-même. Car on sent bien que les véritables tragédies se jouent de l’autre côté des vitres teintées, là où se presse la foule du peuple grec. Ici, le peuple est toujours réduit à l’état d’abstraction : dans une scène de restaurant, il se fait soudain chœur antique, foule muette venue faire face à ses élus avant de leur tourner le dos (encore une métaphore subtile !). Seule véritable idée de mise en scène proposée par le film, ce chœur apparaît  malheureusement comme un cheveu sur la soupe, un soupçon de réalisme magique noyé dans un amalgame maladroit de genres et de tons. Il interviendra à nouveau, à la fin du film, sous les traits des chefs de gouvernement européens, lancés dans une danse macabre et silencieuse censée représenter la nuit de négociations au cours de laquelle Tsipras a finalement cédé à ses « partenaires ». Une danse interminable, qui clôt par une pirouette le récit manqué d’une vraie tragédie. Si vraie, peut-être, qu’elle résistera encore quelque temps à sa mise en récit.