120 BATTEMENTS PAR MINUTE, de Robin Campillo

France | 2017

Réalisation: Robin Campillo
Scénario: Robin Campillo et Philippe Mangeot
Décors: Emmanuelle Duplay
Costumes: Isabelle Pannetier
Photographie: Jeanne Lapoirie
Son: Julien Sicart
Montage: Robin Campillo
Musique: Arnaud Rebotini
Interprétation: Nahuel Pérez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel, Antoine Reinartz, Félix Maritaud, Mehdi Touré, Aloïse Sauvage
Genre: Drame, LGBT
Durée
: 2h23
Sortie française: 23 août 2017

Faire corps
par Mathias H.

13 mars 1992. En pleine affaire du sang contaminé, des militants d’Act Up interrompent la conférence du docteur Habibi, le couvrent de faux sang et le menottent. Les médias, invités pour l’occasion, relaient les images. L’opinion est choquée et les associations se désolidarisent d’un mode d’action jugé trop radical. Un quart de siècle plus tard, Robin Campillo filme l’envers du décor. 120 battements par minutes (Grand Prix du jury à Cannes cette année) s’ouvre sur des silhouettes qui s’agitent et des murmures échangés, avant que les militants ne s’élancent sur scène, comme un seul corps.

C’est donc moins le coup d’éclat lui-même qui intéresse, que ce qui le précède et, surtout, ce qui le suit. Dans une longue scène de réunion (formidable contrepoint à l’ouverture distante et silencieuse d’Eastern Boys, le précédent film de Campillo), les militants d’Act Up débriefent. On se lève et on crie. On condamne la violence des gestes et des images. On rappelle que les menottes devaient servir à s’attacher soi-même et que le faux sang devait être jeté plus tard. On parle d’improvisation, comme au théâtre, et d’un partenaire entré en scène trop tôt, d’une réplique interrompue. On affirme au contraire que la violence était nécessaire pour être pris au sérieux. Enfin, on rappelle que l’objectif est de faire réagir, et de le faire vite. Dans l’amphithéâtre, la plupart des militants sont plus près de la mort que ne le laisseraient croire leur jeunesse et leur vitalité.

Dès cette première scène, l’aspect historique et documentaire est balayé par la formidable énergie qui se dégage du groupe. Campillo filme et fait entendre le débat comme une ligne de basse qui ferait vibrer l’espace clos de la réunion. Les fumeurs sont invités à revenir dans la salle pour participer aux échanges. Les interventions se succèdent sans se chevaucher. On lève la main pour prendre la parole et on claque des doigts pour applaudir sans couvrir la voix de celui qui s’exprime. Très vite, on comprend que l’association, malgré les profonds désaccords qui la traversent, forme un seul corps, dont les atomes s’agitent à une vitesse effrénée entre les quatre murs de l’amphithéâtre.

De ce corps collectif et combatif, le premier tiers de 120 battements par minutes s’attache à montrer les mouvements complexes et fascinants, résultat d’une impulsion commune et d’une détermination partagée. C’est un mouvement parfois chaotique, comme lorsque les militants s’introduisent dans les bureaux d’un laboratoire pharmaceutique et tapissent les murs de faux sang en criant et en brandissant des pancartes. D’autres fois, au contraire, la chorégraphie est parfaitement fluide, comme lorsque les personnages, filmés en plongée, se regroupent peu à peu dans la cour d’un lycée après avoir distribué des tracts dans les classes. Plus tard, dans un émouvant cortège funéraire aux allures de manifestation, les visages sont défaits et les voix se brisent, mais on scande quand même à l’unisson les mêmes slogans, le long des rues parisiennes endormies.

Le titre du film, clin d’œil au tempo de référence de la musique house, rend bien compte de la vitesse et de l’urgence qui habitent le film et ses personnages. Dans les très belles scènes de club, la lumière des stroboscopes inscrit 120 battements par minute dans son rythme naturel. Les visages et les corps se substituent les uns aux autres. Le groupe fait corps, pure énergie au service d’une cause qui ne rencontre encore qu’indifférence ou mépris.

La cause elle-même, la maladie et son traitement, semble exclue de ce premier tiers de film. Tout se passe comme si l’incroyable force vitale qu’insuffle au film son groupe de personnages reléguait au second plan toute tentation documentaire, mais aussi toute recherche de compassion. A travers le personnage de Sean, séropositif et faux cynique qui prétend s’émouvoir d’un coucher de soleil avant d’éclater de rire, le film évacue (dans un premier temps) la question de la mort. Toute la place est donnée au combat, au corps-à-corps entre le groupe de militants et le virus du sida. Dans un raccord étonnant, la poussière échappée d’une piste de danse laisse place à un gros plan sur le virus lui-même. Plus tard, le même gros plan laisse à son tour la place à un plan sous-marin sur un rayon de soleil traversant la surface de l’eau. Jamais la maladie n’est isolée dans un exposé didactique, ni dans un discours misérabiliste. Sa réalité, comme celle du militantisme d’Act Up, est prise dans le flux tendu d’une course contre la montre et contre la mort.

120 battements par minute aurait pu s’en tenir là. Proposer la peinture enlevée et séduisante d’une lutte politique, un film de groupe dont l’énergie honore les actions menées hier et galvanise le spectateur d’aujourd’hui. Mais Campillo va plus loin. Il montre, pour ainsi dire, les coulisses des coulisses, ce qui sous-tend le combat en dernier ressort. Délaissant l’intensité et la vitesse du début, le film offre peu à peu des séquences plus longues et plus intimistes. S’invitent ainsi, dans l’économie par ailleurs très serrée du scénario, quelques scènes en apparence mineures sur des réunions en petit comité, des rencontres bilatérales avec des représentants de laboratoire et, surtout, une idylle naissante entre Sean et Nathan, petit nouveau qui découvre Act Up en même temps que le spectateur.

Ces ruptures de ton et de rythme désarçonnent d’abord. Elles enlèvent au film un peu de sa force en affaiblissant la fougue et en ralentissant le mouvement. Leur registre, plus didactique, peut parfois sembler maladroit. Mais le film gagne en honnêteté ce qu’il perd en efficacité dramatique : il nous rappelle que, derrière le corps plein de vitalité d’Act Up, se cachent des individus, souvent malades, dont les interactions privées alimentent directement le cœur plus politique de leur action.

Robin Campillo assume ce choix jusqu’au bout, se concentrant peu à peu sur l’histoire d’amour et sur la réalité très concrète de la maladie. Il suit la trajectoire de Sean, qui se détache progressivement et avec dépit du groupe, et désigne ainsi de façon subtile les limites du combat militant. Dans le même temps, il en rappelle le sens. Ce qui semblait jusque-là se tenir à la périphérie du scénario devient le cœur de 120 battements par minutes. La souffrance et la peur de la mort sont à la fois ce que la lutte ne peut enrayer, et ce au nom de quoi elle doit continuer d’exister.

Une magnifique scène confronte l’image de Sean malade, allongé dans son lit, à celle d’une Seine devenue rouge sang, comme une gigantesque veine traversant Paris (une action qu’Act Up a fantasmée sans jamais pouvoir la réaliser). L’individu, qu’on avait cru réduit au corps collectif dont il faisait partie, finit ainsi par englober le combat lui-même, devenir lui-même un corps collectif et, par la magie d’un montage alterné, la raison d’être de la lutte. Le film rappelle ainsi de manière bouleversante que le sens des actions disséminées à travers la ville et ses espaces n’est pas seulement de réveiller l’opinion, mais aussi de maintenir des êtres en vie. Tout un fleuve de sang pour irriguer le cœur d’un seul homme.

In extremis, 120 battements par minute revient au groupe et à sa cause commune. Le rassemblement des protagonistes, venus s’agréger les uns après les autres à une veillée funéraire, fait naturellement surgir la question du prochain combat, du prochain coup d’éclat. Merveille d’humour noir et pied de nez à la maladie, cette ultime action montre à quel point la vie de ces jeunes militants était toute entière contenue dans le combat, et vice versa. Les derniers plans du film le confirment. La lumière intermittente des stroboscopes illumine la piste de danse, puis s’invite dans la soirée chic qu’Act Up est venue perturber. Enfin, elle éclaire la pénombre d’une scène d’amour entre deux personnages. Le film ramène ainsi à lui tous fils qu’il avait déroulés. L’amour, la fête, la politique : tout finit par exister au même rythme, par battre d’un seul cœur et former un seul corps, résolument vivant.